554 000 créations d’entreprises en France en 2016 (6% de plus qu’en 2015), des success-stories dont on parle beaucoup et qui font envie, un auto-entrepreneuriat avancé comme solution au chômage, des français de plus en plus épris de liberté au travail, un président à l’esprit Startup, ( on lui pardonnera la maladresse de ses paroles lors de l’inauguration de la Station F I) … On ne peut nier que la France est en passe de changer de paradigme : s’il s’agit bien évidemment d’une vision « main stream », dans l’air du temps, force est de constater que la vision qu’ont les français sur le travail indépendant et le monde de l’entreprise évolue ( 62% des 16-24 ans aimeraient créer leur entreprise ) et commence peu à peu à se rapprocher de la vision que peuvent en avoir les  anglo-saxons qui ont moins de complexes liés à l’entreprise que ne peuvent en avoir les français.

Loin de nous l’idée de valoriser un modèle plutôt qu’un autre. La chose est complexe. Il convient seulement de faire preuve de discernement, indispensable pour aller voir un peu au-delà de ces apparences.

Du côté des patrons créateurs

Une grande majorité des créateurs d’entreprises ne se verse pas de salaire la première année d’activité. Pour une large part d’entre eux, la création de leur entreprise fait suite à un départ négocié avec leur ancien employeur, la prime de licenciement touchée retarde proportionnellement à son montant le versement des allocations chômage, et les premières embauches sont réalisées sans certitudes sur l’avenir. Les salaires et charges afférentes étant quant à elle payés avant les rémunérations des créateurs.

Bien entendu les créateurs d’entreprise sont avertis : aucun d’eux ne se lance dans l’aventure sans avoir bien pesé les risques (normalement), et les aspirations premières sont avant toute chose les besoins d’autonomie, de réalisation de soi, afin de mener à bien un projet auquel ils croient tous. Un soupçon de « folie » qui caractérise ces travailleurs est bien entendu nécessaire pour passer le cap. Il faut croire très fort en un succès à moyen terme de l’opération, c’est en quelque sorte le carburant qui va permettre de passer le cap des premiers mois, celui des périodes de creux dans les ventes.

Le tableau est séduisant, même flatteur. Toutefois la réalité vécue de l’intérieur est quelque peu différente.

De l’autre côté du miroir

58 057 entreprises, en 2016, ont fait l’objet d’une procédure de sauvegarde, ont été placées en redressement judiciaire ou mises en liquidation, représentant ainsi un peu plus de 10% du volume des entreprises créées la même année.

Et sans doute parce que l’image que le grand public peut avoir des créateurs d’entreprise est porteuse, ajouté au fait qu’un créateur s’investit dans son entreprise parce qu’il y croit et qu’il est (et se sent) pleinement apte à naviguer seul, lorsque ces derniers sont confrontés à des situations de grandes difficultés dans leur entreprise arrivent alors des moments particulièrement difficiles et douloureux. Le patron créateur se retrouve alors bien seul, rares sont ceux qui osent demander de l’aide, et d’ailleurs auprès de qui ? Les risques pour son équilibre personnel et sa santé sont forts, le sentiment qui prédomine est celui d’avoir tout raté :

J’ai l’impression d’être nul, d’être un raté, j’ai même honte de moi, je n’ose pas en parler.

Comme en témoigne un greffier associé au Tribunal du Commerce de Rennes « les personnes qui déposent le bilan sont en général « au bout du rouleau« . Il poursuit :  » Ils sont relancés sans cesse par leurs fournisseurs, ont la visite des huissiers toutes les semaines et malheureusement ont souvent à connaitre des problèmes familiaux se combinant avec la situation de leur entreprise. Ils sont très anxieux à l’idée de franchir la porte du Tribunal car cela est malheureusement teinté d’une notion d’échec véhiculée par l’imaginaire collectif. Au niveau du greffe nous veillons surtout à les écouter et à leur expliquer ce qui va se passer lors de l’audience ainsi que les suites de la procédure. Ils ont besoin de parler, d’exposer les difficultés qu’ils traversent , que ce soit au niveau professionnel ou familial et je pense que cela a un effet libérateur car ils n’ont finalement pas le temps de le faire au quotidien. »

Ainsi donc le regard d’un des professionnels du tribunal du commerce vient éclairer un étonnement que j’ai souvent entendu de la part des premiers concernés à l’évocation du rôle du tribunal du commerce : « J’ai été surpris de l’accueil que j’ai eu au TC, je me suis senti écouté et respecté.« 

Justement, le greffier complète : « Il y a à mon sens une réelle bienveillance de la part des juges, du parquet, des administrateurs et mandataire et du greffe; chacun gardant à l’esprit que derrière chaque entreprise qui sombre il y a des personnes, entrepreneurs et salariés, qui souffrent de la situation qui les a amenés au tribunal.« 

…je ne sais pas comment font ces petits patrons pour tenir, je vois bien que plusieurs d’entre eux sont dans des situations extrêmement difficiles…

Interrogée pendant l’attente qui précédait les assignations au Tribunal du Commerce de Rennes par l’Urssaf la personne chargée d’y représenter l’institution s’est confiée sur ce qu’elle voyait de la souffrance des petits patrons :

  • Les sommes exigées sont de plus en plus importantes, je ne sais pas comment font ces petits patrons pour tenir, je vois bien que plusieurs d’entre eux sont dans des situations extrêmement difficiles. La pression qu’on leur met est sans doute nécessaire, mais je suis gênée lorsque je pense aux cadeaux que nous offrons à de grosses entreprises qui elles ont les moyens de faire pression sur nous ou du chantage à l’emploi. Ces petits patrons sont seuls devant le tribunal et face à l’Urssaf. Ils doivent tout assumer mais les patrons des grosses entreprises envoient leurs avocats ou leurs DAF. On ne voit jamais ou presque le patron.

Puis, sur le ton de la confidence, sans me demander de garder ça en « off », elle ajoute :

  • Je ne suis pas certaine de vouloir continuer à faire ce métier très longtemps, c’est trop dur de devoir soutenir des dossiers où  on sent bien que nous allons encore aggraver la situation de ces personnes.

De là à dire que ceux qui décident des lois changeraient de point de vue s’ils étaient ceux qui les mettaient en application, en face des êtres humains concernés, il n’y a qu’un tout petit pas…

Ce jour-là plus de 35 entreprises (des petites) étaient assignées au Tribunal du Commerce, rien que de très normal selon un des avocats qui m’a vu regarder le rôleII affiché à l’extérieur de la salle d’audience.

Des aides existent pour les patrons en difficulté

En Ille et Vilaine l’accompagnement de ces capitaines de navires en galère fait partie depuis deux ans des missions de l’association REBOND 35. Créée par des chefs d’entreprises, des juges du tribunal du commerce, des professionnels de la santé psychique, l’association reçoit, écoute, et finance des accompagnement thérapeutiques pour les artisans, commerçants, chefs d’entreprises en situation de détresse aiguë. Ces derniers sont le plus souvent orientés par le tribunal du commerce, qui détecte des situations très préoccupantes, ou par les conjoints eux-mêmes. Cette catégorie de la population que constituent les travailleurs indépendants est jusqu’à trois plus concernée que celle des salariés par le risque de suicide, un état de fait renforcé par une une forte tendance à l’isolement, à la rareté des moyens d’accompagnement mis à leur disposition, et la méconnaissance qu’a la population française de la réalité de vie de ces professionnels.

Jean-Charles CHARRIER, président de l’association Rebond 35

Jean-Charles CHARRIER, président de l’association REBOND 35, confirme que ces professionnels ont le plus grand mal à parler de leurs difficultés, voire déjà à les reconnaître. En 2016 son association a accompagné 20 personnes en grande détresse, dont une majorité d’hommes ( plus des trois quarts ). Ces derniers seraient plus concernés que les femmes en raison d’une plus grand difficulté à accepter leurs fragilités, à en parler.

Les membres de l’association tiennent des permanences téléphoniques (une quinzaine de jours par an pour chacun), ils évaluent le niveau d’urgence, tentent de qualifier le besoin, et orientent ensuite vers la plateforme APESA à Angers avec laquelle un contrat d’accompagnement est passé. APESA,  qui est l’acronyme de Aide Psychologique aux Entrepreneurs en Souffrance Aigue, est une association fondée par Jean-Luc DOUILLARD, psychologue clinicien et Marc BINNIE, greffier associé du tribunal de commerce de Saintes. Ils sont partis d’un constat simple : « la mauvaise santé financière d’une entreprise atteint souvent la santé psychologique de nombreux entrepreneurs, petits ou grands, qui investissent non seulement des capitaux mais leur vie dans leur entreprise. La détresse psychologique grave qui parfois résulte des échecs et s’exprime à l’occasion des audiences, lors des rencontres avec les praticiens des procédures collectives ou avec les conseils, était jusqu’à présent largement passée sous silence. Or connaître la loi et l’appliquer strictement n’impose pas d’ignorer la souffrance. Grâce à une formation adaptée, il est possible sans dénaturer sa fonction et sans nullement devenir soi-même psychologue, avec l’accord de la personne concernée, de devenir assez simplement, d’abord une sentinelle, puis un lanceur d’alerte, afin de passer un relais efficace aux psychologues spécialisés qui prendront en charge « l’inaudible et inavouable » souffrance de certains entrepreneurs défaits. « 

Pour Jean-Charles CHARRIER la vision du patron en France est trop souvent liée à celle de quelques grands patrons du CAC 40. Ancien chef d’entreprise du bassin rennais il a toujours considéré que les intérêts des salariés et de l’entreprise étaient étroitement liés, les uns ne pouvant contribuer à la bonne santé de l’autre qu’en étant eux-mêmes en bonne santé et satisfaits de leurs travail ou des conditions dans lesquelles ils l’exercent. Il s’agit de paroles qui illustrent bien ce que j’ai pu moi-même constater depuis des années au sein de nombreuses TPE et PME que j’ai rencontrées. Bien entendu ce constat n’exclut pas qu’il y ait des améliorations à apporter dans de nombreuses autres.

L’attention portée aux difficultés rencontrées par les petits patrons est pourtant très récente, sans doute parce que les situations de crises graves sont plus nombreuses. Les juges, les magistrats et plus globalement les professionnels qui côtoient les petits patrons, commerçants et artisans y sont en effet confrontés de façon croissante.

La très grande majorité des patrons ignore que des réseaux d’aide existent, ou bien encore que les difficultés qu’ils rencontrent sont malheureusement communes.

La culture française de « l’échec » est de même à faire évoluer. Si aux États – Unis par exemple on commence à faire confiance à un créateur d’entreprise à partir du moment où ce dernier est passé par quelques échecs ( lire par exemple l’excellent billet de David Chouraki « Équilibre personnel et échecs : surmonter les épreuves du parcours entrepreneurial (Partie 3/3) en France ces derniers sont sévèrement marqués à la culotte à la moindre défaillance d’entreprise. Sur les sites https://www.verif.com et https://www.societe.com/ par exemple une société radiée dans le milieu des années 90 peut encore porter la mention d’une procédure collective avec nom, prénom et date de naissance de son dirigeant. Créer une nouvelle société pour ce dernier après une situation de liquidation, quand bien même celle-ci s’est déroulée sans faute de gestion, relève du parcours du combattant, et la moindre demande d’ouverture de compte bancaire professionnel peut alors se révéler impossible.

Vous connaissez autour de vous un créateur d’entreprise ? Un petit patron ? En ayant lu cet article vous contribuez déjà à l’accompagner, en partageant cet article vous agirez en faveur d’une meilleure connaissance d’une réalité connue par de nombreuses personnes, et peut-être aiderez-vous une des premières concernées à accepter l’idée de se faire aider.

Vous êtes vous-même confrontés à de graves difficultés et avez du mal à y voir clair ? Ne tardez pas à demander de l’aide, et si vous hésitez encore un peu à le faire prenez le temps de tester Petit Bambou, une superbe application d’accompagnement à la méditation. A titre tout à fait personnel elle m’a aidé à traverser quelques périodes difficiles dans la vie de mon entreprise.

Pour en savoir plus sur l’association Rebond 35
Pour découvrir le dispositif APESA 

Le réseau des association EGEE, d’anciens chefs d’entreprise à même de comprendre les difficultés rencontrées par les plus jeunes :  http://www.egee.asso.fr/spip.php?article240

Ressources ayant servi à l’élaboration de cet article :

Statistiques INSEE sur les création d’entreprises en 1016
La prévention du suicide chez les entrepreneurs
La grande souffrance des petits patrons
Les jeunes français veulent monter leur entreprise
Chiffres clefs des startups
Témoignage d’une ancienne ministre sur la détresse des patrons
Salaires des patrons, halte aux idées reçues
SOS Patrons en détresse
Chômeurs et créateurs d’entreprise
Salaire dans les startups
Suicide des patrons, une hécatombe au doigt mouillé
Prévenir le suicide des dirigeants
Les jeunes générations veulent être entrepreneurs pas fonctionnaires
Observatoire Amarok

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Références   [ + ]

I. Lors de l’inauguration du campus de Startup parisien, situé dans le XIIème arrondissement, à côté de la Bibliothèque François Mitterrand dans un quartier en pleine refonte, le président de la République Emmanuel Macron  a maladroitement parlé de la foule des anonymes qui travaillent dans l’ombre croisant dans une gare quelques entrepreneurs ayant « réussi » en qualifiant les premiers de « ceux qui ne sont rien », lors de la locution désormais célèbre suivante :  » Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien.. »
II. Le rôle est le document sur lequel les greffiers inscrivent les affaires qui seront appelées à l’audience