Cher lecteur, le monde tel que vous l’avez connu va peu à peu disparaître, et vous avez déjà sous les yeux les prémices de certaines évolutions, dont les plus marquantes, dérangeantes ou choquantes, sont visibles dans la superbe série dystopiqueI « Black Mirror ». Comme le soulignait une des personnes interrogées hier devant une des facs parisiennes où s’était arrêté un des camions publicitaires du site richmeetbeautiful.frII  : « J’ai eu l’impression d’être dans un autre monde. » Et pour cause, qui aurait pu penser il y a quelques années qu’un jour proche une société mettant en lien de riches terriens et de jeunes étudiants (étudiantes de préférence si on en croit ce qu’annonce le site) allait faire ses recrutements directement devant les FAC ? Pas vous ? Moi non plus, et c’est bien une preuve de plus que les temps changent.

Lagaffe et Longtarin en lutte autour d’un parcmètre

Si tout n’est pas encore totalement défini, que c’est même en écriture permanente, de grandes évolutions sont déjà en marche (sic). Et si vous n’avez pas pris totalement le virage que vous apercevez depuis quelques temps déjà, vous risquez, dans les années qui viennent, de vous sentir de plus en plus dérouté, mal à l’aise, dérangé, à côté de la plaque, ne comprenant pas ce qui se trame.

Vous vous demandez sans doute ce que vient faire cette longue introduction à un article sur le stationnement en ville ? Pour quelles raisons il n’entre pas de suite dans le vif du sujet ? C’est parce que je ne vais pas traiter ici de ce qu’on a l’habitude d’entendre sur le stationnement en ville. Ou bien encore que l’article que vous lisez pourrait faire partie d’un dossier sur l’apprentissage de la docilité nécessaire à la mise en route de certains business. Autres temps autres mœurs, de la même façon que richmeetbeautiful.fr aurait été impensable dans les années 90, demain nous ferons tous partie des derniers à grogner qu’il faille payer si cher pour se stationner en ville.

Aujourd’hui plus personne ne remet en question l’utilité de la ceinture quand il monte dans son véhicule, tout comme plus personne ne conteste réellement l’existence de la part non déductible de la RDS, celle que personne ne touche mais qui est comptée dans la part des revenus (un scandale). Demain plus personne ne comprendra pour quelle raison Gaston Lagaffe s’attaque ainsi aux parcmètres dans sa ville.

Ce que vous connaissez du stationnement en ville va totalement changer dans les années à venir.

Bienvenue dans un nouveau marché de rente !

Marché du stationnement dans le Monde

Les percepteurs du Moyen-Age en rêvaient, les plus grands réseaux mafieux n’osaient y croire, faire en sorte que les citoyens payent sans broncher de multiples taxes est sur le point d’être réussi. La fin de la grogne pour le paiement des parkings en ville est lui aussi à portée de vue. Et il fallait arriver à cette acceptation généralisée : les enjeux sont importants.

Le stationnement en ville est devenu un marché mondial de grande importance : 13 milliards de dollars en 2000,  40 milliards de dollars en 2015, 100 milliards de dollars estimés pour 2025 III, soit autant que le marché du jeu vidéo, du big data ou encore celui de la sécurité. La gestion des parkings,  comme celle des autoroutes, est en effet  un des grands vecteurs de business des sociétés spécialisées dans les marchés de rente (Vinci, Eiffage et Abertis… pour n’en citer que trois d’entre elles), pour lesquels bon nombre de nos élus sont les instruments (pantins) indispensables à leur existence.

Remettons nous en mémoire l’historique du marché du stationnement, un sujet arrivé dans nos villes il y aura bientôt un siècle, qui connait depuis 2009 des évolutions majeures et structurantes de ce nouveau marché.

Historique du Stationnement

Au départ, en 1935, l’idée des parcmètres était de favoriser la rotation des véhicules afin de permettre à chacun de trouver des places de stationnement. Puis sont arrivés les horodateurs, qui permettent de procéder à l’achat d’un titre de stationnement sur une seule borne pour un nombre important de véhicules, et plus récemment les PV électroniques, ayant entraîné dans un nombre croissant de villes la disparition de la contravention sur le pare-brise, ce qui permettait d’avoir connaissance de la verbalisation, et donc du passage des pervenches.

C’était un premier pas franchi dans le manque de respect des automobilistes, ou, comme nous pouvons aussi le penser, dans son dressage et son conditionnement au paiement sans broncher. Sous couvert d’une lutte contre les vols ou les pertes de PV la dématérialisation a surtout pour effet de mettre l’automobiliste en situation de vigilance permanente. Avant, il pouvait savoir quand il avait été verbalisé. Ainsi, s’il avait eu une contravention en début de matinée, il savait qu’il n’en aurait pas d’autre et qu’il pouvait rester. S’il n’en avait pas en fin de journée il pouvait retenter sa chance un jour de plus et ainsi amortir une éventuelle contravention. De même, en nous garant dans une rue où plusieurs voitures avaient été verbalisées, nous pouvions prendre le risque de nous y garer pour un court instant, les agents étant passés peu de temps avant notre arrivée. C’était en quelque sorte un repère. Depuis les PV électroniques, l’automobiliste ne peut pas savoir tout de suite s’il a été verbalisé, il est dans le doute permanent, alors il paye sans jamais plus prendre le risque. Cette façon de procéder des collectivités consistant à ne plus mettre de papillon sur le pare-brise est efficace, et témoigne d’une certaine perfidie.

Il y a encore quelques années le contact humain  laissait la possibilité de discuter un peu, de faire valoir que l’on venait d’arriver par exemple, ou encore de jouer sur la corde sensible. Plus on avait de contacts dans la ville, meilleures étaient les chances de réussir à faire sauter la prune. Il faut bien dire ici que ceux qui décident des règles et des lois ne sont pas ceux qui les appliquent, d’où la décision prise en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, de mettre fin aux passe-droits dont disposaient encore ces derniers IV.

Chacun aura bien compris qu’il y aura de plus en plus de règles, de machines et d’algorithmes pour gérer le stationnement. Le temps est venu pour les plus grosses collectivités de faire entrer encore plus d’argent dans les caisses sans craindre les impayés grâce à des automobilistes devenant de plus en plus dociles.

Le Forfait de Post-Stationnement : un racket légalisé

PV Electronique. L’automobiliste est verbalisé et ne le sait pas

La dernière barrière qu’il fallait faire tomber pour assurer l’arrivée de cette nouvelle manne financière était de rendre libre le tarif de l’amende, ce qui sera effectif au 1er janvier prochain. Le droit français étant ce qu’il est, c’est à dire qu’il laisse beaucoup de place dans ses détails, la dépénalisation permet de sortir l’amende du registre pénal, et donc de la compétence de l’Etat, pour la laisser de la seule compétence des villes. Et là c’est un véritable racket légalisé qui se met en place.

Un automobiliste payant toujours un peu plus de temps qu’il ne reste vraiment sur un emplacement nous arrivons à une situation à la limite du légal : un emplacement de stationnement soumis à paiement peut rapporter plus d’argent que prévu grâce à cette petite astuce consistant à pouvoir vendre plus de temps de stationnement qu’il n’en sera réellement utilisé. Ainsi trois automobilistes faisant chacun une course de 20 minutes vont payer pour 30 minutes minimum de parking, partir avant, et à aucun moment l’horodateur ne va informer le client suivant du temps restant. Astucieux non ? Je vous laisse imaginer la teneur des critiques politiques si une entreprise fonctionnait de la même façon.

Ainsi, puisque les verbalisations se font de plus en plus discrètement, chacun est plus enclin à payer quand bien même il ne compte rester que quelques minutes. Après tout, mieux vaut verser 1€ pour 30 minutes même si on ne reste que 5 plutôt que de prendre le risque de recevoir une contravention de 17€, tarif encore en vigueur aujourd’hui. Imaginez le pouvoir dissuasive (et dresseur) d’une contravention à 34€ !

Le mot racket vient de l’italien ricatto qui signifie chantage. Nous n’en sommes pas très loin ici.

Une taxe à 422€/an par mètre carré !

Avec des tarifs pouvant aller jusqu’à 3€V l’heure les places de parkings situées en centre-ville rapportent au bas mot 480€ par mois (à raison de 80% d’occupation, 10 heures par jour, 20 jours par mois ) et 5 280€ par an (sur 11 mois de fonctionnement). Un tel gain pour une place de parking de 12,5m² explique qu’une attention particulière soit accordée à l’optimisation du paiement sur ces places dont les coûts d’entretien sont de plus quasi-inexistants. Ne parlons même pas ici de ce que rapportent, de façon indirecte, ces mêmes places de parking au travers des autres taxes existantes sur la vie économique locale, car un automobiliste qui vient en ville fait vivre le commerce, des professionnels de santé, l’art, qui eux-mêmes au travers des différentes taxes auxquelles ils sont soumis reversent à la ville concernée une participation qui est loin d’être négligeable.

La taxe d’habitation, dont le montants maximum au mètre-carré est de 25€ l’an, est ici largement dépassé avec les 422 € l’an par m² pour une place de stationnement !

Le montant des  contraventions n’est pas assez dissuasif, trop d’automobilistes continuent encore à frauder.

Que n’avons nous pas entendu comme argument pour justifier de la mise en place du Forfait de Post-Stationnement. En la matière Anne Hidalgo, maire de Paris, fait figure de cas d’école avec ce que que l’hebdomadaire Marianne qualifie de coup de bluff et qu’il serait légitime d’appeler « mensonge ».

C’est pourtant dans ce sens que la réforme du stationnement payant sur voirie a été introduite puis adoptée dans le cadre de la loi de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPTAM) du 27 janvier 2014. Son entrée en vigueur est programmée au 1er janvier 2018.

Elle repose sur la dépénalisation de l’amende de police de 17 euros pour non paiement du stationnement : le stationnement payant sur voirie devient une question domaniale. L’usager ne s’acquittera plus d’un droit de stationnement institué par le maire, mais d’une redevance d’utilisation du domaine public, et les éventuels dépassements de durée, ou absence de paiement, feront l’objet d’un forfait de post-stationnement (FPS) et non plus d’une contravention. Son montant est du libre choix de la ville ou de l’EPCI compétente, et correspond à un forfait de stationnement pour une durée correspondant à une journée.

Voici pour les 10 plus grandes villes de France le coût horaire de la zone rouge et le forfait de post-stationnement qui sera appliqué.

Tarifs des stationnements et des FPS pour les 10 plus grandes villes de France

A peu de choses près, le forfait de Post-Stationnement, une bien belle invention, correspond à ce qu’un automobiliste aurait payé s’il était resté une journée entière sur une place de stationnement. Mais là encore les profits à la clef peuvent être formidables. Un retard de quelques minutes après avoir payé pour une heure ? Hop, le FPS vous sera appliqué, et toute contestation sera difficile à mener. Et là, c’est plusieurs FPS qui peuvent être appliqués par jour ! De quoi donner l’envie à certains élus de mettre en place des parcmètres qui appellent directement les « contractuelles » en cas de dépassement de durée, comme à Issy Les Moulineaux !

On vous avait prévenu ! Désormais mieux vaux payer et tout faire pour respecter scrupuleusement ce qui est demandé, sinon gare !

Bien entendu, il y a des sujets bien plus graves que cette question du stationnement en ville ou de son organisation, mais il permet une assez bonne illustration de la façon dont nos politiques nous … enfument. Derrière les objectifs environnementaux ou sociétaux annoncés se cachent aussi des intérêts moins avouables, des réalités dont on n’aime pas parler et pourtant indéniables.

Qu’on le veuille ou non, bien des décisions à priori vertueuses ont pour incidence directe d’apporter des opportunités de business formidables à des opérateurs qui y pensent sans doute depuis des années. Et en la matière, ce sont justement sur des dossiers à priori innocents, voire vertueux et portés par le politique que de grandes entreprises assurent leur chiffre d’affaire. C’est ici que se trouve le lobby, dans toutes ces affaires qui dépendent du contexte légal et obligataire, décidé par nos députés, entre autres. Allez, on ne se lasse pas de cette séquence de Cash Investigation avec le sénateur Michel Raison sur un tout autre sujet, histoire de…

Depuis Whoosh ça paye bien !

« Heureusement » (pfff) depuis quelques années déjà des solutions ont vu le jour pour nous rendre la vie un peu plus facile. Puisque désormais il n’est plus question de ne pas payer, des applications dédiées à ces usages sont en service dans chacune des villes de France disposant de parkings payants. Et ça fonctionne !

De l’aveu même d’un des agents verbalisateurs interrogés à Rennes en amont de la rédaction de cet article, « depuis la mise en place de Whoosh il n’y a presque plus de problème de paiement. » Des paroles qui font directement écho à celles de Matthieu THEURIER, chef de file des élus écologistes. Selon lui la fraude atteindrait 70%, soit un manque à gagner de 6,5 Millions d’Euros, et cette fois c’est l’ensemble de la dotation de l’état qui équivaut à ce montant. Il ajoute : « L’amende actuelle n’est pas assez dissuasive. Beaucoup d’automobilistes font le calcul, ils préfèrent ne pas payer le stationnement car ils sont gagnants, même s’ils se font prendre. »

On serait tenté de pointer du doigt l’élu en plein conseil et de clamer haut et fort « Cet homme ment !« , de lui demander les chiffres sur lesquels il s’appuie et de faire témoigner les agents chargés de contrôler les paiements. Difficile de croire à un tel taux d’impayés alors que chaque automobiliste sait qu’il vaut mieux payer son parking plutôt que de risquer bientôt une contravention de 34 € dont il n’aura de plus même pas connaissance. Passons…

Voici une carte qui vous permettra de connaitre l’application à utiliser en fonction de la ville où vous vous rendez :

Pour en savoir plus

Mémento sur la décentralisation du stationnement payant sur voirie édité par l’Association des Maires de France

En cinq ans, le nombre des avis de contravention est passé de moins de 33 millions en 2007 à près de 39 millions en 2013, entraînant par la même une forte augmentation des recettes pour l’Etat et les collectivités locales

Tensions entre les commerçants de Saint-Brieuc et la mairie. Ils reprochent l’intransigeance des agents de voirie.

Désertification du centre-ville de Rennes par Unidivers

Calais mise sur le stationnement gratuit

Pour réserver des places de stationnements

Yespark : https://www.yespark.fr/blog/stationnement-rennes/

Resapark : http://www.q-park-resa.fr/fr/

Le marché du stationnement en ville

Imprimer

Références   [ + ]

I. La dystopie est un genre littéraire et cinématographique qui donne à voir sur nos sociétés en prenant une de ses caractéristiques et en imaginant ce qu’il pourrait donner dans quelques années.
II. une enquête est en cours pour proxénétisme aggravé et prostitution à l’encontre des fiondateurs (oups) de ce site. Lire la petite enquête testing de Mariane
III. Sources Indigo, un des acteurs du marché du stationnement
IV. Certains de nos élus sont toutefois sacrément retors, quelques astuces permettent encore d’octroyer des passe-droits de façon très maline. Ainsi un adjoint à la sécurité d’une ville préfecture d’un département du Grand Ouest et président de la sécurité routière du même département, dans les années 2010, offrait des attestations bidon de stage de permis à points à ses connaissances les plus proches. C’est du vécu…
V. Selon les villes des tarifs spécifiques pour les résidents et professionnels permettent des économies importantes, renseignez vous.