Photo « men in Hijab for women freedom » – https://brownsparklefeminist.wordpress.com/2016/09/02/men-in-hijab/  Issue de la campagne « Libertés furtives pour les femmes iraniennes »

Le voile qui serait une tradition culturelle musulmane, la progression du parti Islamique en Belgique, Abdelkader Merah, frère de l’assassin islamiste de Toulouse et Montauban en mars 2012, condamné à 20 ans de prison pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » mais innocenté de toute complicité dans les actes meurtriers de son frère, Mohammed Ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite, qui promet un Islam modéré ainsi que de mettre fin à l’extrémisme dans le pays et de rompre avec l’ultraconservatisme religieux, « Sous le drapeau noir » de Joby Warrick, qui éclaire avec beaucoup de discernement et d’objectivité la monté de Daesh, Tarik Ramadan, prédicateur Islamiste pour qui « soit vous êtes voilée soit vous êtes violée« , la radicalisation dans un club de sport à Lagny ou encore l’interdiction des prières de rue à Clichy, des sujets à priori sans autre lien que l’Islam, et pourtant…

Oui, pourtant, ces sujets  d’une actualité très récente sont liés de façon très étroite et moins subtile qu’il n’y parait, ce que je vais m’employer à tenter d’expliquer ici, en commençant par une petite mise en jambes visant à attendrir un peu les esprits. J’aborderai ensuite le sujet en allant faire un petit tour chez les évangélistes du monde du voyage.

On ouvre les chakras !

Avant toute chose, puisque le sujet est sensible, il est nécessaire que vous preniez une profonde respiration. Oui voilà, comme ça. Désolé, mais c’est important. Au vu du fonctionnement des médias main-stream et d’une certaine … légèreté, incompétence, couardise, peu importe comment on l’appelle, d’un nombre trop important d’hommes politiques et personnes médiatiques sur les questions d’Islam, et plus généralement des intégrismes religieux, les esprits sont chauffés à blanc. Chaque camp ne cesse de voir ses rangs grossir, que ce soit les Islamophobes ou les Islamophiles. A certains égards, la passe d’armes entre Edwy Plennel et Charlie Hebdo est le triste reflet des tensions qui secouent notre pays autour de ce sujet.

C’est bon, la respiration est prise ? Parfait. Maintenant passons à un avant dernier exercice de décontraction mentale au travers de cette petite image toute simple.

Comme vous pouvez le voir chacun peut avoir raison, donc lorsque vous lirez cet article, dites-vous que tout est affaire de point de vue, de là d’où l’on regarde les choses. Donc si vous avez envie de débattre vous devrez partager vos arguments. Mon parcours de vie et la variété des expériences vécues m’ont conduit à me forger une opinion étayée sur les sujets où je m’autorise à porter un regard, pourtant je ne prétend pas détenir la vérité et d’autres points de vue peuvent faire évoluer le mien.

Cette précaution est nécessaire. Il est en effet parfois difficile de bien comprendre certains propos si l’on ne fait pas l’effort de se décentrer, de sortir un peu de nos prismes habituels de lecture du monde. Or si j’écris aujourd’hui sur ce sujet, c’est que je crois que des changements importants sont en marche, et que pour que ceux-ci aillent jusqu’au bout, il est nécessaire d’ouvrir les yeux sur ce que peut devenir une religion lorsqu’on la laisse à la merci de quelques illuminés.

Allez, j’en ai bientôt fini avec la préparation de mon propos, il me reste à vous inviter à regarder cet excellent épisode de « Bloqués » , deux minutes d’une jolie vérité autour du racisme :


Voilà, j’en ai terminé. Je suis heureux que vous ayez accepté de prendre le temps de cette entrée en matière un peu particulière.

Vous êtes prêts ? Passons par ce chemin détourné dont je vous parlais tout à l’heure : les gens du voyage.

La religion au sein du monde du voyage

De 1994 à 2006, j’ai côtoyé quotidiennement les gens du voyage sur plusieurs départements en France I au travers de différents métiers exercés au sein d’associations financées par les pouvoirs publics dans une première partie de ma vie, et plus épisodiquement jusqu’en 2016 dans le cadre de mon bureau d’études. Au fil des années, j’ai assisté à de très nombreuses situations donnant à voir sur des évolutions du monde du voyage et de notre pays.  Occuper des fonctions d’encadrement de structures associatives en charge de l’accueil des gens du voyage conduit à découvrir les arcanes de l’ensemble des services publics existants puisque, d’une certaine façon, toutes les questions relevant de la compétence de l’Etat, des collectivités locales et territoriales, transitent par l’association qui est financée pour œuvrer en direction de la population des gens du voyage. J’ai donc eu tout le loisir de découvrir d’innombrables facettes de mon pays et du monde du voyage et ainsi de voir comment ce dernier réagissait aux évolutions qui se faisaient jour.

Le renforcement du contexte réglementaire en matière d’accueil, tant au niveau des obligations des communes que des renforcements des contrôles des gens du voyage; l’introduction du RMI et ses effets au sein du monde du voyage; l’interdiction de plus en plus claire du travail des mineurs, empêchant bon nombre de jeunes voyageurs d’apprendre le métier auprès de leurs parents, qui n’a pas eu de grands effets sur la scolarisation et la scolarité au collège; la généralisation du téléphone portable dans les camions des voyageurs, d’abord, venant faciliter l’organisation des voyages; la régularisation de l’activité des artisans et commerçants, non pas qu’elle ait été illégale avant ça II; la croissance du phénomène des grands rassemblements à mesure que les aires d’accueil se construisaient; la montée progressive et régulière des évangélistes, … une liste bien incomplète de ce que j’ai pu observer avec beaucoup de curiosité.

Comme d’autres groupes sociaux, mais avec plus d’acuité, les gens du voyage constituent un microcosme hétérogène donnant à voir sur les fonctionnements et mécanismes sociaux et sociétaux en place et en constante évolution III. Un peu à la façon des fractales, figures géométriques dont la structure est invariante par changement d’échelle, les gens du voyage sont une source d’enseignement d’exception sur notre monde. Observer la façon dont les phénomènes sociaux se vivent au sein de cette frange de la population française permet de bien comprendre les mécanismes en place dans la société globale dont ils font eux-mêmes partie. De plus, bien que français depuis toujours, les voyageurs continuent à être trop souvent considérés comme des citoyens de seconde zone, voilà de quoi disposer aussi d’un sujet d’analyse intéressant pour qui veut apprendre sur ce que peut vivre un groupe dont les pratiques culturelles et modes de vie sont un peu différents de ceux de leurs voisins.

J’ai ainsi très souvent assisté à un très grand décalage entre les annonces et discours prononcés à l’occasion de différentes réunions et la réalité des actes. Bon nombre d’hommes politiques ou de représentants de tous poils prônent le vivre ensemble depuis des années, mais peu sont réellement enclins à mettre leurs enfants dans des écoles où il y a des jeunes manouches, et rares sont ceux qui seraient aptes à habiter à proximité directe d’une aire d’accueil des gens du voyage. Les gens du voyage, dans leur ensemble, ont parfaitement conscience de cet état de fait, ce qui ne manque pas de venir alimenter certaines tensions puisque, quels que soient les efforts fournis pour « s’intégrer », un citoyen français appartenant à la communauté des gens du voyage reste dans les esprits un « manouche ». Pire, lorsque des comportements déviants sont commis par un membre de la communauté, fusse-t-il peu apprécié des autres, l’amalgame les condamne.

Le phénomène religieux au sein du monde du voyage a pris un nouvel essor dès la première moitié des années 90 au travers de l’évangélisme. Nous avons assisté à une très forte croissance du nombre de pratiquants qui donnait tout son sens à l’origine latine du mot religion, qui vient du latin « Religare », qui, selon l’étymologie la plus souvent choisie aujourd’hui, signifie « Relier ». Et il est clair que pour un peuple éclaté et disséminé un peu partout en  France et en Europe, la religion a apporté à la communauté des gens du voyage le sentiment de faire partie d’un groupe culturel. Si jusqu’à présent les « voyageurs » ou les « tsiganes » étaient rejetés de tous les endroits où ils se posaient pour séjourner, à un ou plusieurs ménages, en dehors de quelques territoires accueillants et ouverts, l’appartenance religieuse dont chacun pouvait se réclamer a amené le groupe dans son ensemble à accéder à une relative acceptation, à une certaine considération et prise en compte.

De plus en plus nombreux, les pasteurs étaient souvent recrutés parmi les hommes les plus charismatiques, les plus harangueurs aussi, et le prosélytisme allait bon train. Je fus à plusieurs reprises surpris de découvrir certains hommes dont j’avais connu le passé violent et alcoolique encore très récent,  se convertir à l’évangélisme et devenir abstinent.

De nombreux élus locaux emboîtèrent le pas et allèrent vers les représentants religieux.  Si jusqu’ici, contrairement à la croyance populaire, aucun patriarche ou représentant ne se permettait de parler au nom de l’ensemble des gens du voyage, les pasteurs, « au nom du seigneur », se chargeaient eux de porter leur parole, ce qui répondit pleinement aux attentes des pouvoirs politiques, et renforça de facto l’importance des pasteurs au sein du monde du voyage puisque ces derniers parlaient au Bon Dieu (le Maire), plus qu’à ses saints (personnel de mairie).

L’union faisant la force et le motif religieux étant politiquement accepté, ou en tous cas peu attaquable, les grands rassemblements permirent aux gens du voyage de sortir l’été des aires d’accueil aménagées et goudronnées sur lesquelles ils étaient contraints de séjourner pendant la période hivernale. Ajoutons à cela le besoin grégaire de tout individu social et on ne pourra nier que le phénomène évangéliste a bénéficié d’un parfait et unique alignement des étoiles ayant très largement contribué à son essor. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il prenne racine et son envol.

Pour la première fois de son existence, le monde du voyage s’organisait, s’instituait, revendiquait, négociait. Auparavant divisé géographiquement il se soudait grâce à ce qu’aucune autre religion avant l’évangélisme n’avait réussi à faire avant elle.

L’évangélisme, né au début du XXè Siècle aux Etats Unis, a d’abord rencontré une forte croissance en Amérique Latine et en Afrique. Il est arrivé dans les années 80 au sein du monde des gens du voyage. Ce courant religieux a pour particularité de se concentrer sur une approche émotionnelle de la religion. La formation des pasteurs et des diacres est simplifiée.

Dans « L’exception européenne face aux dynamiques des religions »IV, un article paru dans la revue Esprit de Mars 2007, de  Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, indique, à l’endroit de l’évangélisme,  que « des phénomènes religieux tirent précisément leur dynamisme d’un découplage très net entre foi et culture, d’une perte de la tradition culturelle, nonobstant les efforts des grandes religions établies pour maintenir ce lien qui leur paraît essentiel.  » Il interroge par ailleurs « les phénomènes religieux qu’il (Benoît XVI ) stigmatise sans les nommer comme « pathologiques » parce qu’il seraient liés, – ou leur succès serait lié – à l’absence de mémoire et de culture si caractéristiques par ailleurs de notre époque « postmoderne » ou « ultramoderne ». « 

Ainsi peut-on dire qu’il s’agit d’une religion qui s’accommode assez bien de l’héritage culturel, ce qui ne manque pas de créer des ruptures préjudiciables.

Au milieu des années 90, les pasteurs évangéliques les plus implantés dans les villes où existaient des grandes aires d’accueil aménagées, dont nos associations avaient la gestion, demandèrent à disposer des salles polyvalentes afin d’y tenir des « réunions »V. Ces salles, comme leur nom l’indique, servaient habituellement pour des événements familiaux ou des temps collectifs que nous organisions. Devant le succès des premières « réunions », grandissant au fil des mois, l’usage a évolué et des tensions parfois vives ont commencé à apparaître : les pasteurs demandèrent à ce que le pupitre de prêche reste en place entre deux messes, des signes religieux étaient laissés dans la salle contrairement à ce qui était initialement et expressément convenu. Peu à peu, certains en vinrent à protester quand des événements festifs étaient organisés par d’autres familles, voire par nos associations elles-mêmes, au motif que cela n’était pas respectueux du lieu et de son usage religieux, les plus virulents et agressifs d’entre eux revendiquèrent sans gêne aucune la propriété de la salle, un équipement public, et son usage exclusif.

Dans le même temps, j’assistais à un glissement vers des pratiques sectaires et des replis culturels : ainsi, un jeune voyageur excellent guitariste dont le père était devenu diacre a arrêté de jouer pour des concerts au motif que la musique devait être, selon ses dires, réservée au seigneur. Des femmes de pasteurs cessèrent de porter des pantalons pour ne plus porter que des robes, des pasteurs se mirent à jouer des rôles de meneurs de troupes dans des luttes contre le monde sédentaire, organisant des oppositions collectives, menant des contestations dont certaines furent violentes, donnant leur avis sur les activités qui pouvaient avoir lieu ou pas au centre de loisir, sur les affiches qui étaient accrochées au mur, sur les actions que nous conduisions, ce qui était bien ou pas bien de faire, et revendiquant pour certains que les aires d’accueil leur appartenaient.  Presque logiquement, nous fûmes confrontés à des dégradations sur les locaux : d’abord des tags, puis rapidement des intrusions, des casses, y compris d’équipements collectifs récents.

Et, concomitamment à ces faits nous devions aussi lutter contre une certaine vision simple de quelques travailleurs sociaux ou hommes et femmes politiques qui, sans connaitre la culture des gens du voyage, voyaient d’un bon œil ce qu’ils croyaient être une émergence d’une identité culturelle positive, puisque émanent du groupe lui-même.

Si cette dérive ne témoigne pas d’une généralisation dans les pratiques religieuses au sein du monde du voyage, je peux toutefois affirmer que les plus modérés des pasteurs ont eu du mal à prendre leur place face aux plus virulents d’entre eux. Ici comme sur bien d’autres sujets  je constatais que les plus actifs, les plus prosélytes et convaincus étaient souvent les plus incultes et intellectuellement limités, une des conditions essentielles à la constitution de leurs certitudes. Et en matière politique ou religieuse, les dégâts peuvent être considérables, quelles que soient les obédiences.

La lutte fut difficile à mener de notre côté, car il s’agissait de préserver la laïcité de nos équipements, d’aider les voyageurs à ne pas être envahis par les velléités de conversion de la frange la plus active des évangélistes, tout en respectant l’existence d’une religion dont on ne peut nier qu’elle a joué un rôle positif dans la prise de conscience que le peuple tzigane existait et avait une place à prendre au sein de la société française.

Fort heureusement le monde du voyage s’est globalement auto-régulé, c’est une de ses forces. Au fil des années, le mouvement évangélique, fort d’un nombre croissant de membres, a disposé de moyens suffisants pour acheter des bâtiments et les aménager en lieux de culte, sans aucune aide publique. Les tensions les plus vives ont progressivement disparu, la mobilité des gens du voyage aidant à ce que les phénomènes déviants ne s’installent pas réellement sur le long terme. Un courant évangélique dissident s’est aussi crééVI, les gens du voyage catholiques ont continué à l’être et des voyageurs, prenant conscience de la place que prenait le religieux au sein de leur communauté, ont commencé à s’organiser de leur côté de façon laïque en revendiquant le droit à être entendus eux aussi, bien que n’étant pas évangélistes. La démarche a été au tout départ considérée comme suspecte par bon nombre d’acteurs de l’accueil des gens du voyage, politiques et institutionnels.

Vous avez bien entendu compris où je voulais en arriver. Le parallèle avec l’Islam en France et en Europe, (tel qu’il est le plus visible) est tout simplement… évident. Et pour cause…

Portes ouvertes…

D’une certaine façon, en vous parlant de l’Evangélisme chez les gens du voyage, je vous ai parlé de l’Islamisme en France et en Europe. Je voulais appeler à ne pas focaliser sur une religion mais bien sur un phénomène sociologique, qui répond à des mécanismes liés à des besoins identitaires.

De plus, ce qu’on en voit n’est sans doute pas le plus juste de ce qu’est l’Islam, mais force est de constater que c’est souvent le pire qui est le plus visible, et bon nombre de musulmans condamnent les actes extrémistes de ceux qui se réclament de l’Islam, quels que soient ces actes.

Comme l’évangélisme, l’Islam est une religion facile d’approche, assez peu organisée, où les appropriations par chacun ne sont contrôlées par strictement aucune autorité. Des représentants religieux autoproclamés ont place libre dans les quartiers, zones de non-droit où la République ne met plus les pieds depuis longtemps. Un certain aveuglement politique, voire une complaisance, est à la manœuvre. On assiste à des replis culturels inquiétants, pourtant défendus par une frange de la population française férue des concepts de victimisation, ce qui lui permet de se placer en « Sauveur » du « Bourreau » qui serait la société. Un cri à l’Islamophobie dès qu’une critique est faite, aussi sensée et factuelle soit-elle, faisant taire ceux qui sont en prise directe avec ces dérives, qui les vivent au quotidien, et laissant ainsi la parole au Front National. Une forme de censure intellectuelle et morale imposée par des bien-pensants. La mise sous silence progressive de tous ceux qui ne partageraient pas la pensée dominante avec la menace d’être taxé de raciste.

Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés d’intégration rencontrées par les populations originaires des quartiers, mais de mettre en évidence ce en quoi leur inscription dans un registre de victime implique de facto l’existence d’un coupable, et déresponsabilise l’individu face à la situation qu’il vit. C’est sur ce sentiment que surfent avec bonheur les gourous de toutes obédiences.

De 2008 à 2012, à l’occasion de formations à l’approche des publics dits spécifiques auprès des agents de police en Ille de France, que j’encadrais pour le compte du CNFPTVII, j’ai pris la mesure de la grande souffrance chez les professionnels qui venaient en formation. A l’origine de celle-ci, entre autres,  un déni de quelques maires face à la délinquance et au trafic de drogue dans certains quartiers. La crainte d’émeutes consécutives à des interventions parfois musclées des forces de police conduit en effet de nombreux élus locaux à faire le maximum pour éviter ces situations de crise majeure, quitte à tourner un peu le regard. A la suite de visites dans certains quartiers sensibles où le trafic de drogue et la délinquance structurent l’économie, et après échanges, parfois virulents, avec de fortes personnalités, il n’est donc pas rare que des maires demandent à leurs équipes de moins, voire de ne plus aller dans ces quartiersVIII.

D’une certaine façon la république a abandonné ces quartiers, ces villes de la banlieue parisienne, habités majoritairement par des populations originaires du Maghreb ainsi que du proche et du moyen orient qui, quoi qu’on en dise ou pense et bien que français, restent et resteront longtemps des « arabes » et des « africains ». Comme les Gens du Voyage qui, quoique citoyens français à part entière, continuent d’être considérés comme entièrement à part.

Nous avons tous, d’une façon ou d’une autre, contribué à laisser les portes grandes ouvertes à l’Islamisme dont les dérives étaient pourtant visibles depuis au moins 70 ans.

Comment ne pas faire le lien avec l’enquête menée en 2015 par le Centre d’études de l’islam et de la société, citée dans l’article « Islam, le défi de la modernité »  paru dans le numéro 1410 de Courrier International, qui indique que « si les ordonnances tirées de la charia ont proliféréIX, c’est le plus souvent parce que des élus locaux ont accédé aux revendications de groupes musulmans conservateurs en échange de leurs voix.« 

De nombreux signes avant-coureurs

En 1953 le président Naser a relaté son entrevue avec le représentant des frères musulmansX, ce dernier lui demandant de faire en sorte que les femmes d’Egypte portent toute le voile.

En 1988 Salman Rushdie a été menacé de mort après la parution en 1988 des versets sataniques. XI.

Les témoignages de Marjane Astrapi et plus récemment de Ryad Satouf dans l’Arabe du Futur XII illustrent le regard que pouvaient porter des jeunes gens sur la dégradation progressive des libertés.

En 2011,, « La sources des femmes » éclairait sur l’instrumentalisation de l’Islam par quelques quelques hommes, une scène superbe allant jusqu’à être on ne peut plus clair sur la symbolique du voile.

En 2016 « Sous le drapeau noir » de Joby Warrick, qui a obtenu le prix Pulitzer, nous offrait une analyse brillante et pleine de discernement sur la monté de Daesh, la responsabilité des états occidentaux et les raisons qui nous ont amené là où nous en sommes aujourd’hui.

Que ce soit l’histoire, les actualités concernant des imams salafistes en Belgique, en Allemagne, Angleterre et France, les sujets rapportés par les grands reporters, les atteintes à la liberté par des musulmans rigoristes, la radicalisation a commencé à gangrener des quartiers, voire des villes entières.

Oh, non pas que l’ensemble des habitants soit radicalisé, mais les meneurs et les individus les plus influents ont pris le pouvoir, et depuis quelques années déjà font pression sur ceux qui ne suivraient pas leurs préceptes. Ainsi, comme le dit clairement Alain Grignard, commissaire à la division antiterroriste de la police fédérale belge, spécialiste de ces milieux, interviewé par l’Express, « les Djihadistes ne sont pas des islamistes radicaux, mais des radicaux islamisés. La plupart sont passés par la délinquance, la consommation de drogue ou d’alcool. En rupture avec la société, fragilisés, ils ont une soif de revanche, de vengeance exploitée par Daech. Ils s’identifient à l’islam justement parce que l’islam est stigmatisé par une large frange de la société, des politiques et des médias. Les terroristes du 13 novembre sont dans une logique de bandes de quartier. Ils sont liés par des expériences communes, souvent violentes« .

Nous avons eu à notre disposition de très nombreux éléments qui auraient dû permettre d’éviter bien des atermoiements et d’ouvrir les yeux bien plus tôt sur la montée des extrémismes et de la radicalisation en Europe.

Pourtant, comme semble en témoigner le très récent interview de Gérard Collomb, Ministre de l’intérieur, lors l’émission « Questions Politiques » du 19 novembre 2017, la prise de conscience est très récente. Extrait de l’interview, à 24″50 :

Extrait de l’interview de Gérard Collomb, Ministre de l’Intérieur, « Questions Politiques », France Inter, dimanche 19 novembre 2017XIII

 

Je m’interroge sur l’absence d’autocritique et le peu d’analyse visible de la part de la classe politique dans son ensemble. Pourtant, nos libertés individuelles et collectives ne cessent d’être rabotées avec l’acceptation de l’opinion publique.

Daesh est évacué de ses bases stratégiques au proche et au moyen Orient ? Daesh s’en moque, y a des radicalisés un peu partout prêts à être récupérés par Daesh dès qu’ils passeront à l’acte.

Il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir

De la même façon que je ne pouvais accepter qu’on oppose à ceux qui accusaient les gens du voyage de tous les maux l’argument de l’innocence et de la victimisation générale, j’ai le plus grand mal à accepter qu’on ne sache pas regarder en face tous ces signes, surtout les plus forts, de la dangereuse montée des fondamentalismes islamistes ainsi que la profonde régression des libertés, celle des femmes en premier lieu en étant le plus grand reflet, et le drame. Oui, des femmes peuvent en effet trouver légitime de porter le voile, mais il conviendrait de s’interroger un peu sur les raisons qui les conduisent à penser ainsi.

Cet aveuglement, posture sans doute choisie par certains pour ne pas en ajouter à la perception déjà très négative des musulmans en France et plus globalement en Europe, une perception qu’il conviendrait aussi d’analyser, a très largement contribué à l’émergence du pire  en lui permettant d’avancer dans les quartiers tout en étant protégé de toute critique. Corollaire évident à cette attitude, en accusant d’islamophobes les critiques les plus objectives, les « bien-pensants » renforcent l’audience du Front National.

L’intégrisme religieux, vous me pardonnerez la comparaison, c’est un peu comme les enfants et les impôts, tant que l’individu n’y est pas lui-même confronté, il demeure sur une vision fantasmée et idéologique du sujet. La très récente vidéo « Islamophobie : un racisme et de droite et de gauche«  de Usul, youtubeur qui officie depuis peu chez Mediapart,  témoigne du processus de déni qui est en place : la moindre critique de l’Islam qui était mise jusqu’ici sur le plan de l’Islamophobie arrive désormais dans le champ du racisme. Le monde dans lequel évoluent ces trois youtubeurs les conduit peut-être à côtoyer de jeunes femmes voilées, libres et féministes, mais il s’agit de biais cognitifs qui nient l’expérience de très nombreuses autres personnes, musulmanes en premier lieu, dont le quotidien dans les quartiers est bien éloigné de la vision présentée dans cette vidéo. Il s’agit d’un discours qui alimente encore une fois les oppositions stériles et empêche de regarder la situation pour ce qu’elle est.

Comme pour contredire le discours démagogique de la vidéo publiée sur Mediapart, Mona Eltahawy, journaliste féministe et musulmane d’origine Égyptienne, interrogée sur l’intégrisme islamique dans le numéro 1410 de Courrier InternationalXIV, affirme à propos du voile :

Plus vous vous couvrez, moins les hommes doivent prendre leurs responsabilités. Je suis aujourd’hui à un stade de ma vie où je veux qu’on respecte mon intellect, et tout ce qui va avec : mes cheveux, ma poitrine.

Il est vrai que depuis l’affaire du voile de Créteil en 1989, qui a mis au grand jour ce qui « était » une pratique culturelle, la France est très crispée et tout le monde a peur d’être taxé d’islamophobe. On le comprend. Résultat : années après années, les pensées rigoristes de frères musulmans ne cessent de progresser dans le monde et en Europe. Il n’y a pas à s’étonner que des prédateurs, même les plus présentables, s’autorisent à penser que « Soit tu es voilée, soit tu es violée« XV.

Par respect pour ceux qui ont lutté avant nous pour nous permettre d’être dans des écoles mixtes et d’avancer vers de plus en plus d’égalité homme femme, il serait bon de ne pas revenir, par l’Islam  radical, à des pratiques et des dogmes dont nous avons pourtant mis tant de siècles à nous défaire. Or, à fermer les yeux sur des faits indiscutables et en criant à l’Islamophobie à la moindre critique, c’est un boulevard aux dérives radicales qui s’ouvre. Il devient urgent, comme le suggère Christopher Hitchens, écrivain et journaliste qui nous a quitté trop tôt,  que « plutôt que de perdre un temps précieux à discuter de leurs dogmes,… » il faut nous efforcer « plutôt de juger les religions à travers les effets qu’elles exercent sur leurs adeptes. Après tout, c’est ce que l’on fait avec les écoles thérapeutiques, auxquelles elles ressemblent par tant d’aspects. Favorisent-elles ou non le progrès des droits humains ? L’innovation technique, qui améliore, ici-bas, la vie des hommes ? La compréhension entre les peuples et les progrès de la paix ? La sagesse et la tolérance ? C’est à cette aune-là qu’il convient de juger les religions. Toutes les religions, sans en excepter aucune.« 

Le cri à l’islamophobie, technique largement utilisée pour interdire toute critique de l’Islam, conduisant au lynchage médiatique et politique, serait-elle le doux et acceptable pendant européen de la censure qui sévit dans les pays musulmans ? N’y avait-il pas déjà, en 2009, à nous inquiéter que les pays musulmans aient fait voter au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, une résolution condamnant la «diffamation des religions» ?

Non, décidément non, il n’est pas acceptable de se voiler la face plus avant.

Heureusement des changements sont à venir

Heureusement des changements sont déjà en marche. La police des mœurs qui sévit en Iran et contraint les libertés les plus élémentaires peut être détectée et contournée par l’application Gershad, En 2014, en Iran, des femmes tombent le voile, de même que des femmes Saoudiennes. En 2015, le recteur de l’université du Caire interdisait le Niqab pour les enseignantes, Depuis 2013 des chanteuses Iraniennes se dévoilent dans leurs clips, en témoigne ce récent article paru dans Le Monde. Cette année, le prince héritier d’Arabie Saoudite indique que son pays va retourner à un Islam modéré, sans doute plus favorable à l’économie que ne le sont Daesh et le terrorisme. Coca-Cola se sent même pousser des ailes et s’autorise une publicité mettant en scène une femme au volant !).

Plus récemment Chahdortt Djavann, écrivaine auteur de « Les putes n’iront pas au paradis », est on ne peut plus claire lors de son interview sur France Inter :

On ne peut pas défendre à la fois l’égalité hommes-femmes et être voilée

A nous de voir si nos pays d’Europe veulent être les derniers au monde à penser que l’avenir passe par un Islam politique comme il est en marche en Belgique, ou si nous devons, tous, collectivement, et avec force, soutenir et accompagner le courage de celles et ceux qui osent affirmer que les religions doivent rester à leur place, dans l’espace de l’intimité. Après tout, c’est le chemin que nous avons réussi à parcourir ensemble en Europe depuis près d’un siècle. Lentement, progressivement, souvent avec difficultés ou tensions, l’Europe a réussi à s’émanciper du catholicisme dans sa vie quotidienne tout en permettant à chacun de le pratiquer dans sa famille et ses églises.

Pendant que nous nous écharpons pour savoir si « Soumission » de Houellebecq serait un roman islamophobe ou non, alors que comme d’autres dystopies il s’appuie sur des faits réels que chacun peut voir, en imaginant ce que cela pourrait donner dans un futur plus ou moins proche, tandis que nous perdons du temps à savoir comment nommer ce que nous voyons, d’autres ont parfaitement intégré les dangers de l’Islamisation. A leurs places, avec courage, ils luttent depuis quelques années déjà contre l’obscurantisme religieux qui oppresse et tue tant de nos contemporains, et aident à à combattre des idéologies dont certaines, sous couvert de bonnes intentions, deviennent complices de la montée des extrémismes.

L’espoir est permis.

J’ai eu envie de vous partager une conférence Tedx de Mona Eltahawy, en 2010, qui m’a particulièrement touché. C’est malheureusement en Anglais, avec des sous-titres en anglais seulement, une traduction française serait bienvenue.

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Références   [ + ]

I. Je parle ici des Tziganes et Gens du voyage présents en France depuis plusieurs siècles déjà. Je ne parle pas des Roms qui sont arrivés en France à la suite de la chute du régime de Ceausescu, dictateur dont l’exécution en 1999 a littéralement libéré la persécution roumaine contre les Roms. Ces derniers ont ensuite été nombreux à quitter la Roumanie dès 1992
II. Il convient ici d’indiquer que pour bon nombre de personnes vivant dans l’instant, l’ici et le maintenant, l’idée de cotiser pour la retraite, des soins médicaux ou le chômage n’est pas évidente, elle a en effet pour conséquence de diminuer les ressources de la personne au quotidien au bénéfice d’un avenir très hypothétique. Aussi, pendant très longtemps, les artisans et commerçants voyageurs n’ont pas déclaré leur activité et ne cherchaient pas non plus à bénéficier des dispositifs sociaux existants, sans que cela fasse d’eux des délinquants.
III. J’aurai l’occasion de revenir sur de nombreux autres sujets ayant trait à la question des gens du voyage au travers d’un livre en cours d’écriture afin de partager une partie de cette longue immersion dans ce monde si méconnu.
IV. https://www.cairn.info/revue-esprit-2007-3-page-8.htm#no5
V. C’est ainsi que les gens du voyage nomment leurs messes évangélistes
VI. Les gens du voyage évangéliques sont regroupés au sein de l’association Vie et Lumière crée en 1954. En 2002 j’ai reçu en entretien, avec mon collègue et ami Robert Pédron, à leur demande, les représentants de l’association Lumière et Vie. Selon eux la lumière étant apparue avant la vie il convenait de considérer que leur association devait être prise en compte dans les discussions ayant trait aux grands rassemblements.
VII. Centre National de la Fonction Publique Territoriale
VIII. Plusieurs cadres de Police m’ont, lors de ces formations, indiqué avoir eu de telles consignes de la part de leurs maires
IX. dans les pays du proche et du moyen orient, NDA
X. Rien de mieux que ce très bon billet sur le Club de Mediapart pour avoir un regard juste sur ce moment qui parait surréaliste aujourd’hui et montre le terrible chemin parcouru depuis lors.
XI. En 1988 Salman Rushdie publie « Les versets sataniques« , un livre qui déclenchera la colère des extrémistes religieux en raison d’une référence aux versets du Coran où Satan aurait fait dire à Mahomet des paroles empreintes de conciliation avec les idées polythéistes.
XII. En 1978 Marjane Satrapi rêve de liberté dans un Iran sous république Islamique, ce qu’elle relate dans Persepolis, film d’animation sorti en 2007. Bien des années plus tard, en 2014, Ryad Satouf témoignera lui aussi de sa vie de petit garçon depuis sa naissance à Tripoli en Lybie jusqu’à la Syrie de Hafez Al-Assad (père de Bachar Al-Assad) de 1978 à 1984, dans le tome 1 de « L’arabe du futur » 
XIII. Concernant le lapsus de Gérard Collomb quant à la date de l’attentat auquel il fait référence tout porte à croire qu’il parle bien de celui du Bataclan qui a eu lieu le 13 novembre 2015. Le 11 septembre 2001 Daech n’existait pas et Carine Becard demande bien ce que le procès Merha, qui s’est tenu en novembre 2017,  lui aurait appris
XIV. Courrier International, n°1410 du 9 au 15 novembre 2017, « Islam, le défi de la modernité »
XV. Tariq Ramadan, Islamologue accusé de viol par plusieurs femmes, aurait tenu ces propos à l’une d’entre elles. Bien que la présomption d’innocence soit de mise, la libération de la parole des femmes dans les affaires de harcèlement sexuel et les nombreuses prises de position plus qu’équivoques de l’Islamologue ne laissent planer que peu de doutes sur  le double discours de ce prédicateur