— Zlurb ?
— Oui Gourthe ?
— Viens voir, ils continuent.
— Qui, les humains ?
— Oui, c’est trop drôle. Regarde, là ils sortent les « Paradise Papers », une enquête menée par près de 400 journalistes pendant un an, pour quoi ? Tiens toi bien : une affaire d’optimisation fiscale légale qui donne l’impression qu’il s’agit d’une grande révélation alors que pour qu’un tel système fonctionne il faut d’innombrables complices.
— Je vois. Pas encore très évolués ces journalistes. Ils refont le coup de la chasse au méchant, une bonne façon de ne pas regarder en face les responsabilités de chacun.
— C’est exactement ce que je voulais te dire. Tu vois, ça me fait penser à notre peuple, avant la grande prise de conscience. Un de mes professeurs, en parlant de l’histoire de notre civilisation, nous avait expliqué que tous les peuples intelligents passaient par cette étape, que c’était nécessaire avant l’unité et la cohésion planétaire indispensable à la vie en harmonie avec nos planètes.
— Tu veux dire que nous aussi avant nous étions incapable de discernement ?
— Et oui, ça fait bizarre de se le dire, mais oui. Quand il y avait un génocide, un attentat, une agression dans les chemins nos ancêtres cherchaient LE responsable, sans regarder LEURS propres responsabilités. C’était l’époque du « pas vu pas pris », celle dans laquelle les humains sont actuellement. C’est pour cela aussi qu’ils croient qu’un seul humain peut sauver un pays, ils l’appellent président, comme si un seul homme pouvait tout régler, alors que la résolution de la plupart de leurs difficultés suppose l’implication de chacun. Je ne sais pas si tu suis les actualités interstellaires sur la 42, mais il y a pas mal de reportages sur les terriens, c’est là que j’ai vu l’actualité sur les paradises papers. Les humains  vivent encore comme s’ils étaient divisés en plusieurs peuples, avec plusieurs règles et aucune conscience universelle, alors qu’ils vivent tous sur la même planète. Bon en même temps ils sont jeunes. Mais quand même, ça fait drôle de voir des extra-terrestres à l’âge du chacun pour soi.

Laissons Zlurb et Gourthe à leurs observations et penchons-nous un peu sur la réflexion que soulève leur discussion. Il serait si bon, parfois, d’avoir un véritable regard extérieur sur le fonctionnement de nos sociétés, pour nous aider à voir plus clair dans les mécanismes en place dans les dérives que nous découvrons ou dénonçons . Les différentes révélations que l’on peut voir émerger ici ou là n’en sont pas vraiment, nombreux sont ceux qui tirent un bénéfice direct (argent, cadeaux) ou secondaire (avantages divers) de ce qui est mis à jour en matière financière et qui est bien souvent légal, c’est à dire autorisé par nos gouvernements.

Les révélations sur l’optimisation fiscale ressemblent à une farce, une mascarade dont nous, humains, avons le secret. Belle hypocrisie que celle qui consiste à jouer les indignés à l’égard de ceux qui cherchent à payer moins d’impôts alors que, dans le fond, tous les citoyens français et Européens cherchent à payer moins cher quelque chose lorsque c’est possible ou à payer le moins possible d’impôts. Tout le monde optimise tout ce qu’il peut, que ce soit pour payer moins d’impôts ou de taxes ou payer moins cher un bien ou un service, quel qu’il soit.

Qui refuserait une remise légale sur la TVA sur un vélo électrique, par exemple, si cette possibilité était offerte dans le cadre d’une incitation fiscale visant à aider au développement des déplacements non polluants ? Qui ne voudrait pas profiter d’une annulation des impôts sur cinq années si elle était accessible au travers d’une aide à la pierre décidée par un gouvernement qui se serait engagé à relancer le marché de la construction ? Qui refuserait un happy hour au pub du coin ? Et plus simplement encore, combien sommes-nous à commander sur Amazon, utiliser en permanence Google et posséder un Iphone tout en sachant la propension de ces multinationales à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas payer d’impôts ?

Les « Paradises’s papers » s’alimentent des mêmes raisons qui font que nous cherchons tous, à notre niveau, à optimiser, la différence résidant sur les volumes financiers en jeu, bien évidemment. Sans doute alors serait-il pertinent de commencer à nous pencher sur les explications de ces postures universelles plutôt que de vouloir cibler seulement ceux dont les agissements paraîtraient les moins moraux en raison d’un niveau de revenus que la majorité trouverait indécent. A défaut c’est un peu comme si nous instaurions dans nos esprits l’idée que seuls ceux gagnent moins de X€ ont le droit de payer moins de taxes, d’impôts.

Une analyse objective et approfondie des mécanismes en place dans le dossier des Paradises Papers permettrait de mettre en exergue le fonctionnement de nos sociétés et nos responsabilités collectives permettant ces abus. Surtout qu’a priori, sous réserve des éventuelles enquêtes qui seraient diligentées, il s’agit de mécanismes légaux pour la plupart. Et pour ceux qui ne le seraient pas, comme l’indique le ministre de l’Action et des Comptes Publics, Gérald Darmanin, interrogé à l’Assemblée nationale, les « entreprises françaises » et les « contribuables français », en cas de révélation, feront l’objet de « contrôles » et de « poursuites » en cas de faits « avérés ». Une rhétorique habile…

Quand bien même, comme l’affirme à juste titre le juge Renaud Van Ruymbeke, « l’apparence de la légalité » donnée par les montages financiers révélés par les Paradise Papers, « n’exclut pas qu’ils aient pu servir à masquer de la fraude fiscale ou de la corruption » il y a fort à parier que les enquêtes qui suivront (peut-être) ces « révélations » aboutiront sur…. que dalle. Et pour cause, nous ne devons pas oublier que derrière ces mécanismes d’optimisation fiscale se trouvent des comptables, avocats fiscalistes, constructeurs, banquiers, consultants, dont l’existence est permise par la complexité de nos dispositifs réglementaires, décidée depuis des décennies par nos (très) chers hommes et femmes politiques, sans doute sous couvert de bonnes intentions. Car à chaque fois qu’un dispositif fiscal est décidé et mis en place il fait l’objet d’analyse de la part des experts es-optimisation et ne tarde pas à être détourné de son usage premier.

Le 12 juin 1912, à la tribune de l’Assemblée nationale, Jean Jaurès déplorait que  « Les puissants capitalistes, habitués à des placements extérieurs, ont beaucoup plus de facilités pour dissimuler une part considérable de leur actif que les gens de qualité moyenne ou très modeste ». Fallait-il comprendre qu’il réclamait cette même facilité pour tous ou voulait-il dénoncer les largesses dont disposaient les puissants capitalistes ? Un siècle plus tard rien n’a changé.

L’optimisation fiscale est un marché dont profite un nombre incroyable de professionnels, ainsi qu’un outil de gestion utilisé par les gouvernements. Bruxelles avait annoncé en Juin 2017 que l‘Europe allait s’attaquer à ces derniers, quelques mois avant ces « révélations ». Où en sommes-nous aujourd’hui ? Que feront ensemble les gouvernements des états Européens s’ils découvrent (ce qu’ils savent déjà) que la majeure partie de ces professionnels se contente de surfer sur des dispositions légales ?

Les quelques enquêtes qui sont en cours laissent le sentiment que des actes forts seraient déjà posés pour lutter contre l’évasion fiscale, toutefois il y a fort à parier que les professionnels du métier  ne sont certainement pas inquiets. Cela fait des décennies que la législation se « durcit » sans avoir jamais vraiment réussi à gêner un business qui, en définitive, profite à pléthore d’individus et s’alimente des propres failles des Etats et de leurs collaborations ou batailles fiscales  d’ailleurs. Il est à craindre que les révélations des Paradise Papers, par le décalage entre l’importance de l’annonce et le peu d’analyses et d’autocritiques qui ont suivi, et d’effets visibles, indubitablement, aient un effet contre-productif.  Et pour cause, ce qui en découlera permettra d’affiner encore plus une pratique qui structure depuis plus d’un siècle les économies mondiales dont nous sommes tous, chacun à sa place, un des acteurs.

C’est une bataille beaucoup plus terrible qu’il n’y parait qui se joue sous nos yeux entre les démocraties et la dictature de l’argent, une lutte qui s’appuie sur nos schizophrénies individuelles et collectives, nos comportements individuels quotidiens s’opposant encore beaucoup à nos belles et louables aspirations collectives.

Dans un monde où des entreprises disposent d’un cash supérieur à bien des Etats, et dont le territoire économique est mondial, ce qui se joue dans les Paradise Papers dépasse ce que nous pouvons imaginer.

Pendant que nous perdons du temps en atermoiements, tergiversations, pseudo-révélations faites il y a fort à parier que d’autres s’amusent de ces contre-feux… cryptomonnaies en tête, dont le Bitcoin n’est que l’une d’entre elles…

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