Photo Muhammad Najem, jeune habitant de La Ghouta


16h27 ce mercredi 21 février 2018, j’écris, tranquillement installé au 5ème étage des Champs Libres à Rennes, entouré de nombreux étudiants.

Exactement au même moment, à seulement 3 heures d’avion, les troupes de Bachar Al Assad pilonnent La Ghouta orientale, une zone qui entoure Damas, un oasis dans le désert Syrien où vivent près de 400 000 personnes, une enclave de la taille de l’agglomération rennaise. Des hélicoptères du régime volent dans le ciel syrien et lâchent de temps à autres des barils remplis d’explosif.

Selon Raphaël Pitty, médecin de guerre interrogé sur Europe 1, depuis Dimanche 250 civils, dont 60 enfants, ont étés tués par des bombardements, dans la journée d’hier 6 hôpitaux ont été détruits.

La Ghouta ça veut dire l’Oasis, c’est ce qu’est cette large zone, irriguée et cultivée, qui entoure Damas, une des plus anciennes villes continuellement habitées au monde. Le nom de la capitale de la Syrie signifie ville du Jasmin, mon thé préféré. Voir les photos de Damas en 2010 et les comparer à celles d’aujourd’hui donne la nausée.

CNN rapporte qu’un jeune syrien, Muhammad Najem, poste régulièrement sur son compte Tweeter des informations sur ce qui se passe dans la Ghouta, dans un anglais qu’il ne maîtrise pas très bien. La semaine dernière, Jeudi 15 février 2018,  il postait ça :

« Ce sont quelques images de l’école où j’étais, elle est maintenant détruite par les avions de guerre. Il y a d’autres écoles totalement détruites dans le Ghouta et maintenant les enfants de la Ghouta n’ont plus d’école pour une raison inconnue, pourquoi AssadI a détruit nos écoles ? » trad.

Muhammad a 15 ans, il veut continuer ses études et devenir reporter. Rien d’étonnant à cela. C’est une vocation contre laquelle on ne peut pas lutter, c’est partager des bouts de réalité, pour faire réagir, faire prendre conscience, faire bouger ce qui ne bouge pas malgré les évidences. Je crois bien que c’est dans le magnifique film « A thousand times goodnight » qu’était représentée avec le plus de justesse ce qu’était cette énergie qui pousse certains à aller couvrir des sujets sensibles, au péril de leur vie. Alors nous lui souhaitons de réussir à atteindre ses rêves. En espérant qu’il reste en vie pour mener à bien ses rêves, et rien n’est pire que d’imaginer qu’un si jeune homme pourrait tomber sous les assauts de l’armée de son propre pays, surtout quand on est soi-même père de famille.

Nous sommes nombreux à ressentir comme une gêne, une honte à être là, ici, sans rien pouvoir faire d’autres que de nous informer. La colère n’est pas loin non plus face à autant de folie meurtrière et destructrice. Il n’est pas possible de tourner le regard et de faire comme si ça n’existait pas, nous voyons en effet tous depuis des années des citoyens d’autres pays fuir des régimes dictatoriaux et tenter leur chance en Europe.

Le mois prochain cela fera tout juste 7 ans que les combats font rage en Syrie et que plusieurs villes ou territoires sont assiégées. C’est le 15 mars 2011 que tout a commencé, le jour de la grande manifestation contre le pouvoir de Bachar Al Assad., une suite des révoltes arabes. Des dizaines de personnes s’étaient rassemblées à Damas suite à l’appel, via une page Facebook nommée »la révolution syrienne contre Bachar al-Assad 2011« , à des manifestations pour « une Syrie sans tyrannie, sans loi d’urgence (depuis 1963) ni tribunaux d’exception« . La répression fut terrible. Il  n’est plus permis de douter de la folie meurtrière de Bassar Al Assad, médecin timide ayant hérité du pouvoir par son pèreII.

Depuis la Syrie s’enfonce dans le chaos, Bachar Al Assad s’enracine dans un pouvoir qui a rongé depuis longtemps déjà les derniers bouts d’humanité qui étaient en lui, et la scène internationale observe, s’indigne, s’offusque, s’inquiète (beaucoup) et reste (trop) immobile.

Avant cela il y a avait eu Damas, Alep, Homs… Comment ne pas comprendre, devant l’indicible répression, la destruction totale du pays, de telles exactions, que des milliers de Syriens fuient depuis longtemps déjà leur pays et tentent de rejoindre l’Europe qui est à leur porte ?

S’il nous est difficile voire impossible, en qualité de simples citoyens, d’agir directement pour que cesse l’horreur menée par le régime syrien, il nous appartient de regarder ceux qui fuient leurs pays en guerre comme des citoyens ordinaires, comme des habitants que nous avons peut-être déjà croisés en nous rendant dans ces pays voisins avant qu’ils ne sombrent dans le chaos. Contraints de fuir pour sauver leur vie, ce sont des fils et des filles, des frères, des sœurs, des parents, des grands-parents, et ce sont eux que nous retrouvons en Europe à nos portes, dans nos pays.

Ce qu’ils sont aujourd’hui n’est pas différent de ce que nous serions nous-même si nos démocraties s’écroulaient. Ce que nous sommes aujourd’hui n’est pas si différent de ce qu’ils étaient avant la répression. Et pourtant le clivage reste fort.

Un nécessaire devoir de fraternité

Cette logique et nécessaire (salutaire) fraternité pourrait même, d’ailleurs, poser les bases d’un lien fort entre tous ceux qui aspirent à la démocratie. Elle renforcerait ainsi la lutte contre les exactions commises ici ou là par des pouvoirs corrompus ou à la dérive, au delà des frontières, des cultures, des religions. Tendre la main à ceux qui bravent les dangers d’un départ vers l’Europe, à ceux qui quittent tout dans l’espoir de jours meilleurs, c’est aussi et surtout contribuer à défendre collectivement ces valeurs auxquelles nous sommes très attachés.

Si, nous, presque voisins, qui avons la chance de vivre dans des états démocratiques et en paix, nous ne sommes pas en mesure d’aider ceux qui fuient la dictature et une très probable mort qui le fera ? Comment attendre que l’on nous aide, que l’on nous accueille si nous rencontrons un jour cette même situation ? Qui peut croire que nous en serions éternellement protégés ?

Nous n’avons pas tous la possibilité de rencontrer des migrants et d’échanger avec eux, ni d’aller directement en Syrie pour nous rendre compte de ce qu’il s’y passe, mais il est possible pour nous tous de nous informer et ce de façon plus juste, ce qui est de nature à nous permettre de regarder autrement bien des choses.

De nombreux jeunes syriens postent régulièrement sur Facebook ou  Twitter des informations sur ce qu’ils vivent, c’est aussi le cas de Noor et Alaa, deux très jeunes filles de 8 et 9 ans. Tous contribuent, à leur place, à permettre de poser un autre regard sur la situation syrienne, et surtout à nous faire prendre conscience de l’extraordinaire proximité que nous avons avec ce drame humain contemporain. Cela ne se passe pas au passé, c’est maintenant, sous nos yeux. (edit du 22/02/2018 : la maison de ces jeunes enfants vient d’être détruite par un baril d’explosif lancé par hélicoptère, Alaa est blessée)

De la même façon en 2015 Le Monde a publié les échanges Whats’app de Dash et Kholio, deux jeunes syriens qui ont quitté Damas samedi 19 septembre 2015 pour rejoindre Nash, le frère de Dash, arrivé en Allemagne quelques temps auparavant. Partis à quelques uns ils se donnent des informations et de conseils via le groupe qu’ils ont créé sur l’application. Les messages du groupe sont d’une telle… normalité que l’on ne peut que s’étonner que la perception des migrants par la population française reste aussi négative.

De ces échanges est née l’application Enterre moi mon amour, développée par le studio Pixel Hunt. Florent Maurin, ancien journaliste, est le producteur d’EMMA, le petit nom de ce jeu du réel comme il aime à l’appeler. L’équipe a passé 6 mois à se documenter, à lire des articles, voir des reportages, travailler avec Dash et la journaliste qui avait recueillie ses messages avant de travailler pendant une année entière sur le développement de l’application. Beaucoup de choses ont été écrites ou dites sur cette application particulière, où l’on suit le parcours de Nour sur les routes depuis Homs. Nous incarnons Majd, resté en Syrie. Il l’aide et la guide dans cette dangereuse traversée. L’expérience ressentie à l’utilisation de Enterre Moi Mon Amour est très personnelle, mais pour la plupart des utilisateurs c’est une immersion dans le quotidien ordinaire, douloureux mais aussi plein d’espoir d’un couple syrien. Impossible de rester de marbre et de regarder les migrants sans sentiment de fraternité après autant de contact avec le réel.

Malheureusement, comme nous l’a indiqué Florent Maurin, de nombreux commentaires xénophobes et haineux ont été postés à la suite de publications concernant EMMA, ce qui a fait souffrir d’ailleurs Dash. Mais qu’y pouvons nous, ces commentaires sont le reflet de profondes difficultés de leurs auteurs à sortir des représentations dans lesquelles ils sont, preuve du travail qui reste à faire pour sortir des divisions entre les peuples.

Des divisions qui nourrissent d’ailleurs très largement les conflits armés ou économiques  qu’on voit dans le monde, et sur lesquelles surfent sans aucune vergogne certains dictateurs.

 

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Références   [ + ]

I. l’armée de Bachar Al Assad, ndlr
II. Voir ou revoir au besoin l’excellent reportage diffusé sur France 2 en 2015, La Syrie de Bachar El-Assad, le pouvoir ou la mort