Disons le tout net, c’est dingue comme l’actualité me ramène souvent à des évènements du passé, où je trouve des explications à bien des sujets qui défraient la chronique aujourd’hui. Dans certains cas même je repense à des situations vécues où je pressentais des dérives sociétales. L’affaire « Leonarda » est de celles-ci, c’est un dossier où se mêlent l’incompétence politique, la couardise, le manque de discernement, un peu de bêtise, une profonde méconnaissance de l’histoire et des phénomènes anthropologiques, le tout saupoudré de bons sentiments. L’enfer est sans conteste pavé de bonnes intentions.

Ce 28 octobre 2018, si j’en crois cet article paru dans le Huffington Post, et les mots du père de cette jeune femme qui a aujourd’hui vingt ans, une phrase ne laisse aucun doute sur le fait que nous sommes tous ou presque loin d’avoir compris les tenants et aboutissants de cette situation. Voici ce que cet homme dit :

Depuis que la France m’a déporté j’ai tout perdu. La vie est très difficile, confie-t-il. C’est ma famille qui paie les conséquences de la France.

Et voilà, nous y sommes. La perception de cet homme, nullement contredite ou nuancée par le Huff, est « qu’il a été déporté par la France« , et que « sa famille paye les conséquences de la France« . Sans gêne aucune quant à l’emploi de ce terme qui renvoie à de sombres années de notre histoire contemporaine, et surtout à un massacre terrible, il se vit en victime, et le « journaliste », car il convient de mettre ce terme entre guillemets devant tant de légèreté professionnelle, n’accompagne par ces propos d’un moindre appel à la nuance. Pathétique.

Retour sur cette situation. Nous étions alors en octobre 2013, peu de temps avant les élections municipales françaises et européennes. Arrivée sur le territoire national de façon irrégulière, l’expulsion de cette famille a été prononcée – conformément à ce que dit la loi qui, faut-il le rappeler, est un des garants de l’équilibre de la République – et maladroitement conduite, puisque la jeune femme a été interpellée lors d’un voyage scolaire auquel elle participait avec sa classe. Il est clair ici que, quand bien même l’illégalité de la présence en France de cette famille était avérée, cette façon d’agir manque cruellement de tact et de dignité. A la décharge des autorités l’application des lois et des réglementations dans de tels dossiers est délicate, sensible, et sujette à controverse et autres débordements. La famille disposait de nombreux soutiens qui n’auraient pas manqué de tendre la situation si les autorités étaient venues la chercher à son domicile, devant lequel campaient des militants.

Face au tollé médiatique insufflé par une pression populaire alimentée par le sensationnalisme entourant cette affaire, le Président François Hollande en était arrivé, à force de bricolages intellectuels, lors d’une allocution télévisée, à proposer que la France accueille Leonarda, seule, si elle voulait revenir faire ses études. Un fait du prince aux conséquences désastreuses pour la crédibilité de la loi. C’est sans doute ce qui avait conduit Manuel Vals à annoncer une prochaine refonte du droit d’asile, pour, probablement, rattraper la maladresse avec laquelle l’interpellation de la jeune fille avait été conduite et les propos inconséquents de François Hollande. Une situation absurde au possible, aboutissement d’une succession d’absence de prise de responsabilités.

Connaissant un peu le sujet de la question Rroms, de part mes expériences professionnelles, j’avais rédigé un petit article que j’avais diffusé à mes amis seulement afin de leur partager mon point de vue. J’étais à l’époque dirigeant d’une entreprise qui travaillait avec le secteur public et je ne voulais pas fragiliser son activité ainsi que l’avenir de mon équipe par mes prises de position dont certaines peuvent s’avérer délicates si le lecteur ne dispose pas des éléments de connaissances préalables. Je m’étais abstenu de le publier sur les réseaux sociaux.

L’article du Huffington Post ainsi que bon nombre de sujets d’actualité me montrent aujourd’hui que nous n’avons pas, collectivement, avancé dans un regard objectif sur ce type de situations.

Si Albert Camus disait, à juste titre, « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Ne pas nommer les choses, c’est nier notre humanité. », j’ai tendance à penser aujourd’hui que plus que mal nommer les choses nous assistons à une très mauvaise compréhension et analyse des choses. Cet article avait pour objet d’aider à mieux identifier les fondations d’une meilleure approche. Étant désormais libre de dire ce que je veux sans crainte pour mon activité je reproduis ici et aujourd’hui cet article.

Un point de vue « dépassionné » sur la question Rrom

Chers amis, au-delà de ce que les médias nous rapportent au sujet des Rroms, qui prend aujourd’hui une nouvelle dimension au travers de l’affaire « Leonarda », j’ai pensé utile de vous partager un point de vue sur la question des Rroms en France. Tout me laisse penser en effet que le regard des journalistes est sur ce sujet comme sur d’autres biaisé par une vision tronquée de la réalité, comme l’était aussi ma vision au tout début de mon expérience professionnelle auprès des Gens du Voyage, où je ne connaissais rien ou presque. Peu à peu j’ai pris la mesure du décalage entre la réalité et les visions simplistes de bon nombre d’acteurs de l’accueil des Gens du Voyage, qui réduisaient le plus souvent la situation au fait que ces derniers seraient victimes d’une société française qui dans son ensemble ne voudrait pas d’eux, comme si rien ne pouvait expliquer que la cohabitation pouvait parfois être difficile, voire impossible.

Si ce sujet vous intéresse je vous propose de passer une petite dizaine de minutes à me lire, et une autre à visionner un court reportage, dont je mets le lien plus bas. Les Rroms (oui, avec 2 « r ») sont des Tziganes. On dit Tziganes pour parler de ceux qui depuis les origines ou presque sont itinérants.

Comme chacun sait j’ai travaillé auprès des gens du voyage de 1993 à 2006 très directement, puis indirectement jusqu’en 2016, soit près de vingt-trois ans, et ce sur à peu près toute la France, en qualité de travailleur social puis de dirigeant d’un bureau d’études sociologiques. Lorsque je vais quelque part où se trouvent des gens du voyage il très fréquent que je croise des familles dont je connait au moins un des membres et en quelques minutes à peine je trouve à parler d’un sujet qui permet à mon interlocuteur de m’identifier comme un « proche » et plus comme un simple gadjo. Nous sommes des sédentaires, ou des Paysans ou Gadgé (sans ‘s’) pour les Tziganes, ce qui n’est pas péjoratif. A bien des égards je me sens proche de ce peuple méconnu, j’en connais une partie des codes, c’est un monde hétérogène dans lequel je me sens à l’aise, accueilli et respecté. Il me semble important de poser ce préalable pour bien expliquer d’où je parle.

En France nous parlons de Gens du Voyage, terme générique qui regroupe des Tziganes et des sédentaires qui ont adopté ce mode de vie (le plus souvent ce sont des femmes sédentaires qui se sont mariées avec des homme tziganes). Parmi les Tziganes se trouvent quelques ethnies distinctes par leur mode de vie, leur culture, leur économie. On trouve principalement en France :

  • les Gitans (principalement fixés dans le sud de l’Europe)
  • les Sintis (principalement fixés en Italie)
  • les Mannouches, avec deux ‘n’ (originaire d’Europe de l’Est, plusieurs musiciens style Django Reinhardt, Bratsch, Taraf de Haïdouck )
  • les Rroms Kalderash (arrivés plus récemment en France, qui sont le plus souvent chaudronniers, étameurs, récupérateurs de ferraille…)

La présence des tziganes en France est ancienne, documentée, et tous sont citoyens français depuis plusieurs générations. La famille Bouglione, par exemple, est arrivée au XVIIè siècle. Elle a présenté un numéro de cirque avec pour principaux acteurs un bouc et un lion. Bouc et Lion, Bouc-Lion, Bouglione…. (si rien n’atteste cette construction patronymique rien ne la contredit non plus). De nombreux hommes issus de la communauté des Gens du Voyage ont participé à défendre la France lors des guerres mondiales 14-18 et 39-35, et toutes les familles Tziganes ont au moins un de leurs membres à avoir été déportés vers des camps d’extermination aux côtés des Juifs. La reconnaissance de ce génocide n’ a été obtenue qu’en 2018, avant cette date seules quelques rares stèles commémoraient la déportation de membres de familles tziganes françaises. C’est dire le peu de considération pour un peuple de nationalité française et dont le statut administratif, spécifique, était encadré par la loi de 1969, qui imposait entre autres choses la détention d’un titre de circulation qui devait être régulièrement visé au commissariat, et l’apposition de la mention Sans Domicile fixe sur les documents d’identité. Cette loi, au demeurant inutile, n’a été abrogée que le 27 janvier 2017.

Gens du Voyage – Eure – 2018

Les Rroms dont on parle aujourd’hui et qu’on voit au bord des périphériques, dans des bidonvilles, n’ont pas grand chose à voir avec les Rroms présents en France depuis plusieurs générations. Les Rroms qui viennent de Roumanie depuis une quinzaine d’années sont des Tziganes d’origine Roumaine ont la particularité d’avoir arrêté le voyage depuis longtemps. Les Rroms roumains sont très mal vus dans leur pays, bien plus encore que ne le sont les Tziganes et Gens du Voyage en France. D’ailleurs on peut dire que les gens du voyage sont en France bien mieux lotis que dans d’autres pays d’Europe. Ils sont assignés dans des villages éloignés des villes, Emir Kusturica, réalisateur de « Chat Noir Chat Blanc », ou « Le Temps de Gitans », entre autres, montre, comme Tony Gatlif dans Gadjo Dilo, qui veut dire « sédentaire fou », cette réalité un peu triste des tziganes qui sont cessé de voyager.

A la chute du régime de Ceausescu, en 1989, qui avait inscrit une forme de protectorat des populations Rroms, des roumains se sont lâchés, littéralement, auprès des Rroms. Après de nombreuses exactions passées sous silence de nombreuses familles Rroms ont été contraintes de quitter leurs logements pour fuir les violences d’individus vindicatifs et extrémistes que plus personne ne retenait. Dans le fond cela arrangeait un peu tout le monde.

Les premières familles Rroms sont arrivés dans les capitales Européennes à la fin des années 90, d’abord à Paris, Lisbonne, Bruxelles, Madrid. Elles arrivaient en fourgon pour les plus riches d’entre elles, celles qui pouvaient partir d’eux-mêmes. Peu à peu des réseaux de passeurs, dont beaucoup sont mafieux, se sont organisés et les sorties du territoire sont devenues plus importantes. Ainsi en est-il de tous les marchés, car la misère humaine est un marché comme un autre. Pour que ces réseaux existent de nombreuses complicités doivent être en place, et la première d’entre elle réside dans la souplesse dont fait preuve le pays de destination.

Peu à peu ces familles sont arrivées dans des villes de taille moyenne ou grandes. Au départ « On » a pensé qu’elles seraient bien avec les gens du voyage, sur les aires d’accueil. « On » assimile vite… Mais cela a été très mal vécu. Et pour cause. Le mode de vie des Rroms (ayant cessé de voyager, de travailler, ne sachant ni lire ni écrire pour la plupart) était trop éloigné de celui des gens du voyage… Sans compter qu’il n’y avait déjà pas de place pour les gens du voyage sur les aires d’accueil. Accueillir des Rroms sur les aires d’accueil des Gens du Voyage, dont les modes de vie sont si éloignés de ceux pour lesquelles elles sont destinées, est avant toute chose une erreur humaine. Accueillir les Rroms en France en pensant les aider n’est à mon sens qu’une illusion confortable pour la conscience et surtout dramatique à court et moyen terme pour les Rroms eux-mêmes. Et les voyageurs le vivait d’ailleurs très mal d’être ainsi assimilés à une population si différente…

Au début de l’année 2002, j’étais à cette époque directeur du service habitat de l’association Ulysse 35, mon collègue gestionnaire m’a appelé. La police lui avait demandé d’ouvrir un des terrains rennais, dont nous la gestion nous était confiée par la Communauté d’Agglomération de Rennes Métropole, pour un papa Rrom et ses enfants vivant dans un camion.

Je savais que, si je l’acceptais, j’allais mettre en péril l’accueil des gens du voyage pour lesquels ces aires étaient construites. Il me fallait prendre du recul, me détacher des émotions premières, mauvaises conseillères. Je sentais en plus qu’en acceptant l’accueil sur le terrain de cette famille je me rendrai en quelque sorte complice des exactions que la chute du régime de l’ancien président dictateur avait totalement libérées.

Alors j’ai refusé. Je suis personnellement allé voir cet homme pour le lui expliquer. Il ne parlait un français très approximatif, ses enfants étaient dans le camion. J’ai expliqué qu’il ne pouvait pas venir sur les terrains des gens du voyage de Rennes, qu’il n’y avait pas de place pour eux ici. Ça me crevait le cœur, littéralement, mais voilà, si une solution devait être trouvé c’était d’abord en Roumanie. Et maintenant, tout de suite. Nous avons travaillé la question en équipe et j’ai rédigé une note à l’attention des services de l’État en exposant mon point de vue.

Organiser la présence en France des familles Rroms ne serait qu’une fuite en avant. Si nous l’acceptions nous allions créer une brèche qui n’allait faire que renforcer les migrations et conforter la Roumanie dans le laisser-faire. Les difficultés d’intégration allaient être telles qu’elles allaient amener à des rapports tendus entre les Rroms et les Tziganes et la population sédentaire, renforcer le rejet, sans apporter de réelle solution aux familles de Rroms elles-même.

Rapidement en France des bidonvilles se sont créés en bordure des villes, et les tensions étaient souvent vives. En Italie, en 2007, un sordide fait divers a fait basculer la situation. Un jeune Tsigane roumain, qui avait été, précisons-le, dénoncé par l’un de ses compatriotes, a agressé, violé et assassiné une Italienne dans la banlieue nord de Rome. Dans les jours qui ont suivi le gouvernement italien a adopté un décret-loi visant à faire le ménage dans l’importante communauté Rrom présente sur la péninsule (556 000 personnes sur les 3,7 millions d’étrangers que compte l’Italie), comme en témoilgne cet article du 4 novembre 2017 paru sur Libération.

Les Roumains dans leur ensemble étaient si mal vus en Europe que le gouvernement Roumain a missionné la célèbre agence de pub new-yorkaise Saatchi & Saatchi pour les aider à faire en sorte que ses migrants Roumains ne soient pas assimilés aux Rroms Roumains. Une campagne particulière, qu’on  peut retrouver sur cet article des Observateurs de France 24, est alors passée en Italie, avec trois affiches complétées de trois spots publicitaire comportant comme message « Bonjour, je suis Roumain ». Une façon habile de dire que tous les Roumains ne sont pas Rroms.

En France des associations s’étaient déjà emparé de la question Rrom, sous un angle humaniste simpliste, sans jamais rendre de recul ni regarder la situation d’un autre point de vue que le leur. Cela s’entend, ces situations de grand dénuement font appel à l’émotion pure. Elles ne permettent pas de regarder les choses avec le détachement qui s’impose pour trouver des solutions durables.

Bien des années plus tard force est de constater que les conséquences de cet exode sont désastreuses pour la plupart des familles Rroms qui ont quitté la Roumanie. Elles vivent en France dans le plus grand dénuement, leur situation ne s’est pas fondamentalement améliorée, leur intégration est encore aujourd’hui hors de portée, et en dehors de quelques expériences de scolarisation réussie il ne reste que peu d’espoir d’amélioration des conditions de vie de ces familles en France.

En 2014 Ulrich Gansert , photographe Polonais, m’a contacté pour aller à la rencontre du peuple tzigane en France. Nous avons visité ensemble quelques aires d’accueil et sommes allés à la rencontre de plusieurs familles tziganes françaises. Il ne m’a pas caché son étonnement de voir les conditions d’accueil dont disposaient les Gens du Voyage en France. Il m’a offert quelques photos d’un reportage qu’il avait fait en Roumanie auprès de familles Rroms, que je vous propose de découvrir plus bas.

En 2013 un reportage tourné par BFMTV en Roumanie donnait à voir sur les conditions de vie des Rroms restés dans leur pays ou d’autres y étant retourné après avoir été expulsés des pays européens où ils avaient tenté de s’installer. Comme souvent je m’interroge sur les causes qui conduisent au dénuement que vivent ces familles, et je ne suis pas loin de penser que, sous couvert de bons sentiments, en pensant bien faire, nous y avons tous un peu contribué. Et nous n’en faisons que rarement l’analyse.

Les photos qui suivent ont été prises par Ulrich Gansert.

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