La disponibilité en temps réel d’une information, quelle qu’elle soit, quelle que soit sa qualité, ou sa provenance, couplée à l’immédiateté des réactions permise par les réseaux sociaux, contribue très largement aux troubles et aux divisions que traverse notre société. On donne son avis sans grande expérience du sujet, on simplifie, on juge vite, et on participe ainsi à d’innombrables clivages, oppositions et divisions.

Disons-le tout de suite, cela n’a rien de bon pour la cohésion d’une nation qui, confrontée à des enjeux majeurs (environnement, économie, énergie, sécurité…), risque de ne pas être en ordre de marche si elle est un jour amenée à  défendre ses intérêts et ses valeurs face à des velléités conquérantes de certains pays où la démocratie n’a pas la place que nous lui donnons en France. Largement popularisé par Étienne Klein, l’ultracrépidarianisme n’a jamais eu autant de place qu’à notre époque, et il n’est pas rare d’avoir le sentiment d’être confronté à un accroissement sans précédent du nombre de crétins en France. Rassurons-nous, le vacarme des réseaux sociaux n’est pas révélateur de ce que pense une nation.

Quand on interroge des experts ou des professionnels, quel que soit leur domaine de compétence, il est fréquent de constater chez ces derniers un certain agacement, voire un ras-le-bol face aux innombrables approximations qui sévissent dans les matières qui sont les leurs. Ainsi en est-il de l’actualité de l’été 2022 à propos, par exemple, des rodéos sauvages dont chacun aura pu remarquer le développement un peu partout en France, ou des refus d’obtempérer, qui tous participent de la même mécanique, un délitement du rapport aux règles de société d’une frange considérable de la population, phénomène sans aucune équivalence dans l’histoire de la république.

Ce phénomène parait récent, il prend pourtant sa source dans l’histoire de notre société. Le sentiment d’impunité ainsi que la défiance et la volonté d’en découdre avec l’autorité ne sont pas nés spontanément. Nombre d’observateurs attentifs auront déjà remarqué que l’histoire ne vient pas de commencer, elle s’amplifie, tout simplement.

2009, des prémices que nous avons niés

J’avais déjà eu l’occasion d’écrire à ce sujet dans Tsundoku, mon premier essai en 2020 dans lequel je partage mon regard de citoyen presque ordinaire sur mon pays. C’est suffisamment d’actualité pour que je partage ici un extrait du chapitre où je parle de ce que j’ai appris des formations que j’ai encadrées auprès des agents de police entre 2009 et 2011. Nous abordions de nombreux sujets ayant trait à leur profession, aux difficultés qu’ils rencontraient. J’ai abordé avec un des groupes une situation vécue la veille. Voici l’extrait en question :

Un soir, comme je le faisais toujours lors de mes déplacements, je suis sorti me balader pour découvrir la ville où je dormais. Je me suis arrêté à la terrasse d’un café pour boire une bière et écrire. Deux jeunes sur un scooter, sans casque, passèrent devant moi, une voiture de police les a croisés et n’a pas cherché à les interpeller. La scène était presque surréaliste, d’autant plus que j’avais cumulé au cours des derniers mois trois contraventions pour avoir téléphoné en conduisant et que je n’avais pas le sentiment que la police avait baissé la garde. Le lendemain matin j’ai interrogé mes stagiaires à propos de la situation dont j’avais été témoin. Un commandant de police avait la réponse.

— Vous savez depuis les émeutes qui ont suivi la mort des deux jeunes gens à Clichy, il y a cinq ans, les gars ne font plus d’intervention risquée. S’ils mettent leur gyrophare, que les jeunes accélèrent et qu’ils ont un accident, ça va leur retomber dessus. Non seulement il peut y avoir des émeutes, mais en plus les gars risquent de se faire sanctionner par leur hiérarchie, sans compter des procès à rallonge et les risques pour leur carrière et leur vie de famille avec la presse. Maintenant, c’est dommage, mais on laisse passer, pas le choix.

Il ne faisait aucun doute que cette situation allait conduire à de graves dérives dans les années à venir. Qui plus est un terrible sentiment d’injustice prédominait depuis ce drame, car à aucun moment le procès n’avait permis d’aborder le fond du problème, qui se résumait pourtant à une question simple. Qu’est-ce qui pouvait expliquer que des jeunes qui n’avaient rien fait se sentent obligés de fuir lorsque la police arrivait dans un quartier, comment avions-nous pu arriver à cette réaction ?

Il devenait urgent de faire preuve de discernement, de part et d’autre. Ni les gens du voyage ni les flics ni les jeunes de quartiers ne pouvaient être réduits aux égarements de quelques individus, si nous n’agissions pas la globalisation ne manquerait pas de se renforcer. D’ailleurs une certaine presse, quelques acteurs politiques, certains militants, ainsi que plusieurs associations, soufflaient déjà sur les braises des dissensions, figeant les uns et les autres dans des postures caricaturales, ce qui renforçait en retour les clivages. Le triptyque bourreau-victime-sauveur commençait à marcher à plein régime. Un vent mauvais commençait à souffler.

Le commandant faisait allusion aux émeutes qui avaient suivies le décès, le 27 octobre 2005, de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré. De violents affrontements entre plusieurs centaines d’individus de Clichy-sous-Bois et les forces de police françaises avaient suivi. Ces violences, commencées le soir du 27 octobre 2005, ont lancé les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises qui durèrent plusieurs jours. Ce n’était pas la première fois que des émeutes éclatait en France, ce ne fut pas la dernière.

C’est bien de l’analyse du terreau sur lequel naissent ces émeutes que nous pourrons trouver des leviers d’amélioration. Il faut restaurer l’autorité de l’État, c’est un fait, mais cela ne peut se faire sans examen de conscience et l’acceptation de nos responsabilités collectives. Toute autre approche, et en premier celles simplistes visant à classer chacun sous une des trois catégories suivantes, bourreau, victime, sauveur, n’est que le reflet d’une grande incompétence, ou d’une volonté factieuse.

Nos responsabilités collectives

Affirmons-le sans détour, que ce soit une indéniable couardise de plusieurs acteurs politiques, la complicité de certains d’entre eux dans la dégradation du rapport à l’autorité (Jean-Luc Mélenchon en tête, raison pour laquelle je le cite, ainsi que plusieurs des membres de l’état-major de la France Insoumise), les petits arrangements avec la justice de certains magistrats, l’attitude déplorable de nombreux médias qui ont le plus grand mal à poser les bons mots sur la réalité, des réalisateurs ou des humoristes qui soutiennent presque la délinquance, une indéniable complaisance de certains professionnels du social et de l’éducatif, nos aveuglements collectifs,… la liste est longue, au fond, de tout ce qui, de près ou de loin, contribue depuis plus de trois décennies à la situation actuelle.

Imprimer